Archives mensuelles : novembre 2013

Matthieu 4, 18-22 – Suivre ce qui est –

30 novembre 2013

Comme il cheminait sur le bord de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jetaient l’épervier dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Et il leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Eux, aussitôt, laissant les filets, le suivirent.
Et avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets ; et il les appela. Eux, aussitôt, laissant la barque et leur père, le suivirent.


Cette rencontre et cet appel sont étonnants par leur immédiateté. Pour donner un peu plus de réalisme à la scène, les historiens expliqueront ce que divers indices leurs donnent à penser : Jésus et ces hommes s’étaient déjà rencontrés et fréquentaient les mêmes milieux dans la ligne de Jean-Baptiste. C’est très possible, pour ne pas dire probable. Il n’empêche que Matthieu veut mettre quelque chose en lumière. D’une part, c’est Jésus qui est le maître, c’est lui qui appelle et il n’est pas question de candidature. D’autre part Simon, André, Jacques et Jean reconnaissent immédiatement qu’ils ont à le suivre. Nous sommes trop habitués à nos procédures modernes où l’on ne suit que celui que l’on choisit avec une liberté souveraine. Une liberté qui doit composer avec une souveraine illusion parce que le choix, de toute façon, se fait en nous bien avant que nous ne puissions aligner nos arguments rationnels, même si  cela ne flatte pas notre orgueil. L’aventure chrétienne, c’en est bien une, commence par un geste de confiance en Jésus qui va nous conduire à la multitude de nos frères par un chemin que lui connaît. Et c’est avec lui que la vérité de notre liberté va se révéler aussi et venir au jour. Et la joie avec. Il faut attendre son passage. A chacun de le discerner.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


« Un chemin que lui connaît ».  Je résiste un peu sur le terme connaître. Sans doute parce qu’il entretient quelque chose de la névrose et que l’on entend parfois dans les thérapies d’enfant : « Jésus connaît tout ce que je fais, il voit tout ». Ce qui est à entendre comme le déplacement d’une toute puissance parentale qui aurait regard sur tout. Avec la culpabilité que cela sous-tend. Alors qu’il s’agit d’être et non pas de connaître. C’est sans doute la grande différence entre la psychologie qui invite à se connaître soi et la psychanalyse qui invite à « être ». Pierre, André, Jacques et Jean le suivent. Ils suivent celui qui est, pas celui qui connaît. Cela fait penser inévitablement à ces thérapeutes qui tout de suite connaissent la personne qu’ils ont en face d’eux, dans une pensée magique qui ne prend le temps ni de la rencontre, ni de l’élaboration du transfert par lequel la personne va découvrir qu’elle a à suivre ce qui en elle est -je est un autre,  et non pas celui qui « la connaît » et qui aurait donc quelque chose à voir avec le gourou.

Jean-Marie Quéré

Merci pour la remarque. Il y a bien quelque chose à préciser sur ce point. De fait, Jésus ne connaît pas tout sur le mode d’un scénario ou sur le mode d’une caméra de télésurveillance avec laquelle on se figure « tout voir ». Mais il sait par connaissance intérieure, intime, personnelle, qu’il va à la fois vers ce Père dont il vient parler aux hommes et vers la résistance des hommes. Les hommes sont pris dans un filet bien plus serré que celui des pêcheurs du lac. Ce que l’on appelle habituellement « la connaissance de soi » en est effectivement une des pièces fondamentales, comme si une science permettait de faire l’économie de l’insaisissable de la vie, et du chemin par lequel, précisément, on accueille étape par étape le don qui nous est fait. Le « savoir » de Jésus ne fait pas l’économie de tout ce qui, dans notre condition, représente une incertitude quant aux péripéties à venir sur nos itinéraires mais il est savoir du drame à venir dans la non coïncidence entre le chemin vers le Père et le refus qui se manifestera inéluctablement. Les disciples en perçoivent quelque chose et peuvent oser la confiance. Ils ne savent pas où ça les mènera.

Frère Bruno Demoures

Luc 21, 29-33 – Le figuier annonce l’été –

29 novembre 2013

Et il leur dit cette parabole : « Voyez le figuier et tous les autres arbres. Dès qu’ils bourgeonnent, vous n’avez qu’à les regarder pour savoir que l’été est déjà proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le royaume de Dieu est proche. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas sans que tout arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »

L’image de Jésus est d’une richesse étonnante : le figuier enraciné dans la terre qui se prépare à donner son ombre et ses fruits nous fait savoir ce qui se joue dans l’ensemble du cosmos. Quelque chose renvoie à autre chose, tout comme dans le jeu du langage. Certes, la venue du Royaume de Dieu n’est pas sous notre contrôle et pourtant elle ne nous est pas inaccessible. Dieu ne peut pas nous parler un autre langage que celui des images et des paraboles : elles nous mettent en travail, au sens où on en parle à propos d’une femme en couche. Sa parole s’y fait entendre, c’est elle qui demeure alors que tout le reste du monde est pris dans les mouvements de passages successifs, parce que c’est elle qui porte ce monde et qui nous conduit chacun dans cette gestation.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Ce sont vraiment des versets magnifiques. Deux observations sur votre texte :

  • Il n’est question ni d’ombre ni de fruit dans le texte mais de bourgeons qui annoncent que l’été est proche. Et Jésus nous dit que nous avons à comprendre par nous-mêmes. La Parole ne serait donc pas germe mais bourgeon !
    Le Royaume s’apparente t-il à l’été ? L’été qui ouvre la terre au soleil et où justement il n’y pas d’ombre. Chaque génération a à le découvrir.
  • Je croyais que le Royaume nous était par essence inaccessible et que comme il était annoncé au plus intime de l’intime, c’est nous qui lui étions accessible. Et que cette accessibilité de notre être de désir était inconsciente, que nous ne pouvions la contrôler. D’où « sa parole s’y fait entendre, c’est elle qui demeure » en « gestation ».

Jean-Marie Quéré


C’est vrai, il n’est pas question de germe, je pousse peut-être un peu la parabole. Mais il est quand-même question de bourgeonnement, et ce bourgeonnement annonce le déploiement de ce qui fait du figuier l’arbre symbole de la providence divine en Israël. Quand le soleil écrase la terre en été, on y trouve un couvert et il suffit de tendre la main pour y trouver un fruit dont on peut dire qu’il nous rejoint puisqu’il se retrouve à notre portée. Nous ne savons rien des secrets de sa germination, et l’étalement de nos sciences arboricoles n’y change pas grand-chose.
Je trouve qu’il y a un surcroît de sens à lire ce texte dans son contexte : dans la péricope précédente, Jésus parlait de persécution et de destruction jusque dans les mers et parmi les étoiles. Or, nous dit-il, ce sont les signes d’une délivrance qui approche. Et ce qui va demeurer dans ce grand chambardement, c’est ce qui a l’air d’être le plus évanescent si on ne la prend que comme une vibration dans l’air ambiant : la parole.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Luc 21, 20-28 – Jérusalem investie par les armées –

28 novembre 2013

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Lorsque vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, sachez alors que sa dévastation est toute proche. Alors, ceux qui seront en Judée, qu’ils s’enfuient dans la montagne ; ceux qui seront à l’intérieur de la ville, qu’ils s’en éloignent ; ceux qui seront à la campagne, qu’ils ne rentrent pas en ville, car ce seront des jours où Dieu fera justice pour accomplir toute l’Écriture. Malheureuses les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là, car il y aura une grande misère dans le pays, une grande colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés en captivité chez toutes les nations païennes ; Jérusalem sera piétinée par les païens, jusqu’à ce que le temps des païens soit achevé. Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées par le fracas de la mer et de la tempête. Les hommes mourront de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans la nuée, avec grande puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. »


La destruction de la ville est contemporaine de cataclysmes cosmiques impressionnants : les astres sont déréglés et la terre est menacée par la mer qui n’a jamais été un lieu familier pour les hébreux. Tout sera-t-il dissous dans l’eau ?
En tout cas aucune force ne tiendra. Signe que toutes les constructions humaines, mêmes les plus sophistiquées et les plus belles ne sont finalement pas grand-chose. À vrai dire, toutes choses dans notre monde connaissent cette loi, le grand mystère est que nous puissions passer nos vies à l’oublier. Mais pour ceux qui seront totalement disponibles à l’esprit, tout ça aura un autre sens : c’est une autre naissance. Voilà pourquoi les nouveaux nés sont menacés s’ils ne sont pas inscrits dans ce souffle. Jésus nous invite à nous réjouir de ce qu’il fait toutes choses nouvelles, pas à nous inquiéter de ce qui doit forcément disparaître un jour.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Je ne peux à nouveau m’empêcher d’entendre la question de Jérusalem comme la position du sujet en nous, de ce qu’il y a en nous d’intégrité et de quête d’absolu. À travers nos conflits intérieurs, nos conflits psychiques, où nos doutes et ce qu’il y a en nous de pulsion de mort ont tendance à prendre le pas, tels des armées, la dévastation de cette intégrité est proche. La pire des vengeance étant celle que l’on retourne contre nous. « Puisque c’est comme ça, dit l’enfant vexé, je ne prendrai pas de dessert ». Malheurs à celles qui seront enceintes et qui allaiteront. Elles dépériront, et leur enfant avec, de ne pouvoir soutenir en elle cette intégrité primordiale et fondatrice. Position du personnage de Marie sans cesse renouvelée qui adresse à l’humanité entière sa compassion, à partir de son intégrité indissoluble, envers notre propre dévastation. Livrés à la tristesse et la désolation de nous-mêmes, le soleil, la lune et les étoiles ne sont plus le symbole de la lumière et de ses reflets. La frayeur qui désolidarise l’homme d’avec lui-même, menace le monde habité de notre vie intérieure, « sur la terre comme au ciel ». Tragique condition humaine qui doit passer par cette anéantissement pour voir le Fils de l’homme, plus intime que notre intime, dans sa puissance glorieuse, c’est à dire signe du réel comme promesse qui nous fera redresser la tête et soutenir notre liberté.
Est-ce tout ce à quoi nous avons à mourir jusqu’à notre mort ultime ?

Jean-Marie Quéré

Luc 21, 5-11 – Le temple : lumière de l’inconscient –

26 novembre 2013

Certains disciples de Jésus parlaient du Temple, admirant la beauté des pierres et les dons des fidèles. Jésus leur dit : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela va se réaliser ? » Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom en disant : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche.’ Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne vous effrayez pas : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas tout de suite la fin. » Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre, et çà et là des épidémies de peste et des famines ; des faits terrifiants surviendront, et de grands signes dans le ciel. »


Si nous ne trouvions pas un étrange plaisir à regarder des images de destruction et de cataclysmes, les films catastrophes ne feraient pas salle comble. Mais Luc n’aurait pas parlé des larmes de Jésus sur Jérusalem s’il avait apprécié la chute de la ville. La transformation du Temple, maison de son Père en monument où on fait du commerce et du profit, est un des signes du caractère inéluctable de cette chute. On s’approche trop de l’idolâtrie. Cette deuxième destruction aura été, tout comme la première un événement irréparable. On aura eu beau reconstruire l’ancien quartier juif, certains peuvent bien rêver à la reconstruction du Temple : ce qui a eu lieu a eu lieu et rien ne sera jamais plus pareil. Mais tout comme avec la crucifixion de Jésus, Dieu sait faire surgir du neuf, de l’inédit, de l’impensable à partir des cendres de ce que nous avons adoré à sa place. La seule chose qui importe, alors, est de savoir choisir son maître. À choisir les féroces guerriers on ne sort plus de ces destructions et de ces combats où l’humanité s’épuise. Avec Jésus nous avons une autre figure : celle du Fils qui ne revendique rien mais attend l’appel de son Père. Ce n’est pas grandiose, c’est grand mais grand par l’humilité.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Jésus parle du tragique inexorable de la condition de l’humanité. On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Le temple sera détruit, il ne restera pas pierre sur pierre. Tout ce qu’on construit extérieurement et intérieurement sera jeté bas. Il ne restera rien. Ils l’interrogèrent : quand ? Cette question du temps revient souvent. La réponse n’est pas dans l’ordre du temps mais de la position intérieure. Ne nous laissons pas abuser par ce qui en nous cherche à anticiper ou qui annonce que le temps est proche. Pourquoi voulons-nous échapper et croire qu’il serait possible de ne pas être touché par cette destruction ? Jésus n’annonce pas ce qui va arriver. Il n’est pas devin. Il dit ce qui se passe chaque jour dans le monde, entre nous et en nous. N’est-ce pas en cela qu’il témoigne, en tant que parole vivante, qu’il n’y aura jamais de fin ! La vie en chacun elle ne passera pas. Ou en tout cas elle ne passera que par le Fils. Mais pourrions-nous entendre cela aujourd’hui s’ il n’y avait pas eu le symbole de la résurrection comme lumière de l’inconscient ?

Jean-Marie Quéré

Luc 19, 45-48 – Enseignement et prière –

22 novembre 2013

Jésus entra dans le Temple, et se mit à expulser les marchands. Il leur déclarait :
« L’Écriture dit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Il était chaque jour dans le Temple pour enseigner. Les chefs des prêtres et les scribes, ainsi que les notables, cherchaient à le faire mourir, mais ils ne trouvaient pas le moyen d’y arriver; en effet, le peuple tout entier était suspendu à ses lèvres.


À quel endroit Jésus pourrait-il venir une fois arrivé à Jérusalem, sinon ici ? Mais quelle activité est plus incompatible avec ce qu’il vient y vivre que des transactions où tout se résume à un échange monétaire. Tout s’y converti en argent, neutre, sans vie, sans histoire. Ici, Jésus vient comme un Fils (« Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » Lc 2, 49) pour prier mais il a aussi à enseigner. Comment et quoi ? là n’est pas la question puisque Luc ne le dit pas : ce qui importe c’est qu’il s’agisse bien d’une parole et qu’elle vienne de lui, comme une source qui s’offre à qui veut.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Je n’avais jamais réalisé à quel point prière et enseignement allaient de pairs. M’apparaît ici une profondeur toute particulière : la prière est donc enseignement et l’enseignement serait prière. En effet l’une et l’autre en appelle à une incontournable médiation entre l’homme et lui-même. On le voit chez les enfants en difficultés scolaires. Ils sont prisonniers d’eux-mêmes, d’une histoire qui leur empêchent d’entendre celui qui les enseigne comme une médiation possible au savoir. Au même titre la prière déloge de ce « nous mêmes ». Elle ouvre l’accès à Jésus comme médiation, donc comme enseignant.

Jean-Marie Quéré

Luc 19, 11-28 – Le sens de la parabole –

20 novembre 2013

Comme on écoutait Jésus, il ajouta une parabole, parce qu’il était près de Jérusalem et que ses auditeurs pensaient voir le royaume de Dieu se manifester à l’instant même.
Voici donc ce qu’il dit : « Un homme de la grande noblesse partit dans un pays lointain pour se faire nommer roi et rentrer ensuite chez lui.
Il appela dix de ses serviteurs, leur distribua dix pièces d’or et leur dit : ‘Faites-les fructifier pendant mon voyage.’
Mais ses concitoyens le détestaient, et ils envoyèrent derrière lui une délégation chargée de dire : ‘Nous ne voulons pas qu’il règne sur nous.’
Mais quand il revint après avoir été nommé roi, il convoqua les serviteurs auxquels il avait distribué l’argent, afin de savoir comment chacun l’avait fait fructifier.
Le premier se présenta et dit : ‘Seigneur, ta pièce d’or en a rapporté dix.’
Le roi lui dit : ‘Très bien, bon serviteur ! Puisque tu as été fidèle en si peu de chose, reçois l’autorité sur dix villes.’
Le second vint dire : ‘Ta pièce d’or, Seigneur, en a rapporté cinq.’
À celui-là, le roi dit encore : ‘Toi, tu seras gouverneur de cinq villes.’
Un autre encore vint dire : ‘Seigneur, voici ta pièce d’or, je l’avais mise de côté dans un linge. En effet, j’avais peur de toi : tu es un homme exigeant, tu retires ce que tu n’as pas déposé, tu moissonnes ce que tu n’as pas semé.’
Le roi lui dit : ‘Je vais te juger d’après tes propres paroles, serviteur mauvais : tu savais que je suis un homme exigeant, que je retire ce que je n’ai pas déposé, que je moissonne ce que je n’ai pas semé ; alors pourquoi n’as-tu pas mis mon argent à la banque ? À mon arrivée, je l’aurais repris avec les intérêts.’
Et le roi dit à ceux qui étaient là : ‘Retirez-lui la pièce d’or et donnez-la à celui qui en a dix.’
On lui dit : ‘Seigneur, il en déjà dix !
— Je vous le déclare : celui qui a recevra encore ; celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a.
Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici et mettez-les à mort devant moi.’»
Après avoir dit ces paroles, Jésus marchait en avant de ses disciples pour monter à Jérusalem.


Nous avons eu ces derniers temps une série de paraboles franchement difficiles. Celle-ci l’emporte haut la main : à l’exigence despotique de rendement que nous entendrions volontiers s’ajoute la soif de vengeance.
C’est insupportable. Mais où Jésus a-t-il pris ça ?
Chez nous, tout simplement car encore une fois ces traits-là sont classiques dans la communauté humaine et nous n’aurions aucune peine à en retrouver la racine en nous si nous ne nous protégions pas de mille dénis qui nous évitent de voir cette face noire de notre humanité. Il est clair, d’ailleurs, que Jésus lui-même ne cherche pas à nous accabler avec ça, il préfère nous laisser le temps de nous appuyer dessus et ressortir ailleurs, comme on s’appuie sur le fond de la piscine pour remonter. Mais surtout, celui qui prononce ces paroles va lui-même à Jérusalem et il sait très bien ce qui l’attend : il recevra la dignité royale qui lui est promise mais pas comme on l’imaginerait.
Ce texte nous dit effectivement deux choses : malgré ses institutions sophistiquées (une royauté reçue à l’étranger cela veut tout de même dire empire, contrôle etc.) l’humanité est toujours aux prises avec des sentiments primaires qui ne cessent de resurgir : jalousie, méfiance, violence. Nous aurons beau faire, nous n’en serons jamais exempts. Et pourtant, Dieu compte effectivement sur nous. Sa toute puissance divine ne remplace pas notre liberté. Il nous laisse nous décider et attend un engagement.
Mais si le lieu où se joue cette réception de dignité royale, est la croix, c’est que celui qui connaîtra la mort n’est pas le pécheur mais le fils.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


La psychanalyse se contente d’entendre ce qui questionne l’homme à son insu et laisse au désir inconscient le soin de trouver la réponse. Ainsi la parabole tente de nous dire symboliquement ce qui ne peut se dire autrement.
Mon attention se porte sur la peur du serviteur (du sujet) vis à vis du maître (le désir inconscient) dont la dignité est royale. C’est à dire qu’il règne sur les « sujets ». Et le sujet qui a peur ne fait pas fructifier ce qui lui a été confié. Il le garde dans la crainte de la sévérité du maître (contrairement à Zachée). Il faut bien nous rendre à l’évidence : le désir prend ce qu’il n’a pas mis en dépôt et moissonne ce qu’il n’a pas semé. C’est bien au sujet de le faire mais pas pour lui-même, sinon c’est le moi que le sujet sert, pas le désir. De fait la phrase « à tout homme qui a l’on donnera ; mais à qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » prend un tout autre sens que celui de la répression. Quant aux ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que le désir règne, oui ils seront égorgés. Ils ne pourront plus vivre, atteints au lieu même de la parole en eux. En ma présence : le désir connaîtra la mort mais pas en tant que pécheur, en tant que fils. La dignité royale, elle, ne mourra pas.

Jean-Marie Quéré

Luc 19, 1-10 – Zachée –

19 novembre 2013

Jésus traversait la ville de Jéricho. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il n’y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l’interpella : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Vite, il descendit, et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un pécheur. » Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : « Voilà, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »


Un homme soulève l’antipathie, bien que riche ou parce que riche… Luc ne perd pas son temps à détailler ces choses-là.
Ce qui l’intéresse, c’est l’intérêt que cet homme manifeste envers Jésus, le fait que Jésus reconnaisse cet intérêt et l’honore ainsi que la réorientation décisive qui se produit dans une vie quand la rencontre a lieu. Et Zachée en fin de compte est vu autrement : ni petit homme, ni publicain, ni pécheur. Il est fils d’Abraham, donc manifestement destiné au salut.
Et pour lui cela a lieu. Après la guérison de cet aveugle mendiant que l’on voulait faire taire, cela fait quand même deux bonnes leçons pour ceux qui passaient à côté de grands désirs secrets.
On ne peut même pas dire que « les braves gens en prennent pour leur grade », ce serait encore une étiquette sociologique et manifestement le problème n’est pas là. Le problème est plutôt de chercher à rentrer en relation avec Jésus ou non. Que les gens vous en jugent digne ou pas, c’est possible. C’est plutôt bon à savoir !

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


En rigueur de terme, Zachée ne cherche pas vraiment à entrer en relation avec Jésus. Il cherche à le voir, à voir qui il est. Et c’est ce qui fait que Jésus le reconnaît sans le connaître.
« Descends vite » : il y a une injonction un peu sévère. Est-ce la sévérité qui fait la réponse sans ambiguïté de Zachée ? Zachée est joyeux. D’où vient cette joie ? D’être reconnu ? De découvrir qu’il faut à Jésus demeurer chez lui (en lui) ? D’être convoqué à descendre de ce sur quoi on monte pour palier à notre petitesse ?
Zachée ne court plus, ne grimpe plus. Il est debout et s’adresse directement à Jésus. N’est-ce pas d’abord cela le salut et être fils d’Abraham ? Être transformé par la joie et se tenir debout face au fils de l’homme.
Étrange expression toujours ce fils de l’homme. Et si c’était une manière pour Jésus de parler de lui vivant en chacun de nous, de sa manière de demeurer en nous.

Jean-Marie Quéré

Luc 18, 35-43 – L’aveugle –

18 novembre 2013

Comme Jésus approchait de Jéricho, un aveugle qui mendiait était assis au bord de la route. Entendant une foule arriver, il demanda ce qu’il y avait. On lui apprit que c’était Jésus le Nazaréen qui passait. Il s’écria : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Ceux qui marchaient en tête l’interpellaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s’arrêta et ordonna qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, Jésus lui demanda : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? — Seigneur, que je voie ! » Et Jésus lui dit : « Vois. Ta foi t’a sauvé. » À l’instant même, l’homme se mit à voir, et il suivait Jésus en rendant gloire à Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, adressa ses louanges à Dieu.


Toute une foule se déplace mais c’est Jésus que l’on identifie. Et de fait, c’est bien lui qui entend, mène la marche et interroge cet homme : c’est à la demande formulée qu’il répond.
Déjà pendant la vie historique de Jésus son entourage ne se signalait pas par sa finesse et sa capacité à comprendre la souffrance de ceux qui sont sur le bord du chemin. Mais le maître est quand même là. Et il agit. Nous ne l’appelons pas en vain même quand nous sommes dans le noir.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


L’aveugle ne voit pas. Il n’a pas besoin de voir Jésus pour le reconnaître. Entendre son nom suffit à ce qu’il fasse cette prière universelle où se mêle à la fois désespoir et espérance : aie pitié de moi. Jésus répond aussitôt. Il ne met pas à l ‘épreuve l’aveugle, ne lui demande pas de preuve de ses bonnes intentions : que veux-tu que je fasse pour toi ? L’essentiel de la prière n’est-il pas là ?

Jean-Marie Quéré

Luc 18, 1-8 – La veuve –

16 novembre 2013

Jésus disait une parabole pour montrer à ses disciples qu’il faut toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne respectait pas Dieu et se moquait des hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Je ne respecte pas Dieu, et je me moque des hommes, mais cette femme commence à m’ennuyer : je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse me casser la tête.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice ! Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu’il les fait attendre ? Je vous le déclare : sans tarder, il leur fera justice. Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? »

Voilà une jolie histoire à laquelle ne manque rien. Même pas le fait d’avoir existé parce que, nous le savons, des aventures comme celle-là il en arrive des dizaines chaque jour sur cette terre. Mais pourquoi Jésus la met-il sous le signe de la prière ? Parce que la prière est une situation où l’on ne compte plus sur ses propres forces mais sur celui qu’on prie. Et la clef est là : ne pas nous fier à nous, à ce que nous sommes ou ne sommes pas, à ce que nous pouvons ou ne pouvons pas. Mais à Lui. C’est ce qu’il désire de notre part.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

 Ce qui me frappe c’est la dépendance de cette femme vis à vis du juge. Elle revient et elle revient sans cesse. Lequel juge ne rend pas justice au nom de la loi, mais au nom de la prière insistante de cette femme. Je me demande alors quelle est la justice de Dieu. Qu’est ce qui est juste au nom de Dieu ? De prier Dieu nous indiquez-vous. Prier serait notre extrême dépendance. Ou plus exactement, être dépendant nous indiquerait ce que serait la prière. Dans l’extrême dépendance du nouveau-né vis à vis de sa mère, il y a bien quelque chose qui indique ce que peut être la prière. La prière serait donc un état avant que d’être une attitude.

Jean-Marie Quéré

La prière comme un état : oui, pourquoi ne pas voir les choses comme ça ? Mais un état consenti. La dépendance de cette femme vis-à-vis du juge, je n’y avais pas pensé. De quoi cette femme est-elle dépendante au point d’y revenir sans cesse ? Elle n’a plus personne pour prendre soin d’elle, il lui reste au moins la loi. Un espèce de minimum syndical en dessous duquel on ne peut pas descendre. En revanche ce juge est finalement complètement impuissant. Il ne tient aucun compte de la loi mais à la fin il est obligé d’agir et d’agir selon la loi « comme cette veuve m’importune, je vais lui rendre justice » c’est la force du faible qui triomphe contre la malhonnêteté. Il y a aussi ce personnage que l’on ne voit pas mais dont on entend parler « mon adversaire ». Une figure du mal assez réussie puisqu’il est à la fois invisible et présent par la malfaisance dont se plaint la veuve.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Ce que je rencontre souvent dans la clinique, ce sont ces femmes veuves qui ne dépendent plus de personne et qui en tirent une certaine fierté, bien souvent inavouée. Libres et indépendantes. Ce qui, il est vrai, n’est pas tout à fait le cas de la veuve de la parabole. Mais ce n’est pas vrai qu’elle n’a plus personne pour prendre soin d’elle. Elle a le juge à qui elle s’adresse avec insistance. Elle croit qu’il va pouvoir prendre soin d’elle puisqu’elle insiste.

Jean-Marie Quéré

Certes, le veuvage a des aspects différents et il serait effectivement abusif de projeter sur cette femme une représentation de la faiblesse que le texte ne nous donne pas. On ne sait pas si la veuve qui nous est présentée ici est pauvre, si elle souffre etc. Elle peut même très bien être une de ces matrones fortes devant lesquelles un mari ne peut pas survivre. Ça se voit aussi. Cela dit, « la veuve et l’orphelin » dans l’Ancien Testament représentent les idéal-types de la précarité et de la faiblesse (voir l’histoire de Ruth). Il y a d’ailleurs quelque chose d’étonnant là-dedans dans la mesure où les sociétés traditionnelles sont plutôt solidaires. Avec le problème de l’emprise qui accompagne cette solidarité mais c’est une autre question.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Je reviens encore sur la question de la veuve. Qui vient tarabuster mes résistances. Sans trop savoir encore si c’est un point d’orgueil ou un point de structure entre le psychanalyste et le religieux. A relire notre échange épistolaire, je réalise que ma résistance se porte sur l’objectivation de la veuve comme personnage extérieur à notre réalité psychique. En partant du principe psychanalytique que les personnages de la bible sont des entités de notre propre psychisme, la question qui m’est venue est : Qu’est-ce qu’il y a de veuve en nous ? Autant il nous paraît relativement simple de nous identifier au juge qui, par lassitude, remet son jugement, autant il n’est pas facile de se reconnaître dans la veuve. L’adversaire sur lequel vous avez attiré mon attention est nodal en effet. La veuve serait donc cette partie de notre vie intérieure, psychique, qui a perdu sa dépendance à l’être humain aimé et aimant. Et qui se retrouve liée à son adversaire (la figure du mal) dans une relation duelle, sans médiation et en effet du coup sans protection. Mais pas tant la protection par l’autre (le mari) que par la relation établie (relation d’époux) avec l’autre. Cette position de veuve, dans la parabole, cherche alors une médiation dans la personne du juge plutôt que de s’enfermer dans une position de victime solitaire pleurant sur son triste sort. Elle ne s’abandonne pas à la relation duelle avec le malin en elle. Ce qui voudrait dire qu’en pleurant sur nous-mêmes nous nous livrons à un combat intérieur, un duel entre l’esseulé et le mal en nous, enfermé dans la croyance en nos propres forces, plutôt que de s’adresser à Dieu dans une prière incessante pour que l’amour de Dieu soit la véritable médiation entre le « moi » pauvre et précaire et le « moi » qui se nourrit de l’adversité.
Ça tient la route ?

Jean-Marie Quéré

Oui, ça tient la route. Et c’est même très intéressant. D’ailleurs la question de la veuve chez saint Luc, c’est un vrai thème en soi, il y en a 12 entre l’évangile et les Actes pour 25 occurrences du mot en tout dans le Nouveau Testament. Il y a donc bien une question qui dépasse le problème de la pauvreté. Cette veuve, de fait, est fidèle au lien. Et c’est elle en appelle à la loi. Il y a aussi la question de l’objectivation des personnages des textes comme étant extérieurs à notre réalité psychique : les personnages de la bible sont-ils des entités de notre propre psychisme ? En tant qu’ils sont dans le texte, on peut dire en rigueur de terme (littéraire) que ce sont des figures. Mais ces figures évoquent des gens qui parfois ont existé en chair et en os (Jésus, les apôtres etc.) que nous apprenons à connaître à travers les textes. D’autres ont été créés de toutes pièces dans une parabole ou un discours de Jésus. Je dirai plus volontiers que les personnages bibliques nous sont présentés pour nous renvoyer à nous-mêmes, mais à nous-mêmes dans un lien, comme cette femme. Nous-mêmes comme humains avec un psychisme et nous-mêmes comme enfants de Dieu : deux façons différentes de nous présenter mais pas deux personnes différentes. La lecture nous est proposée comme l’espace où se créera un lien avec Jésus que nous ne rencontrons pas dans la vie sociale. Le lien qui peut s’instituer à l’intime de nous-mêmes, si nous y consentons, doit en passer à un moment où un autre par la médiation du texte et, pour le croyant, par l’acte liturgique.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Luc 17, 26-35.37 – Quand et où le Royaume ? –

15 novembre 2013

Jésus disait à ses disciples : « Ce qui se passera dans les jours du Fils de l’homme ressemblera à ce qui est arrivé dans les jours de Noé. On mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche. Puis le déluge arriva, qui les a tous fait mourir. Ce sera aussi comme dans les jours de Loth : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; mais le jour où Loth sortit de Sodome, Dieu fit tomber du ciel une pluie de feu et de soufre qui les a tous fait mourir ; il en sera de même le jour où le Fils de l’homme se révélera. Ce jour-là, celui qui sera sur sa terrasse, et qui aura ses affaires dans sa maison, qu’il ne descende pas pour les emporter ; et de même celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière. Rappelez-vous la femme de Loth. Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera. Je vous le dis : Cette nuit-là, deux personnes seront dans le même lit : l’une sera prise, l’autre laissée. Deux femmes seront ensemble en train de moudre du grain : l’une sera prise, l’autre laissée. » Les disciples lui demandèrent : « Où donc, Seigneur ? » Il leur répondit : « Là où il y a un corps, là aussi se rassembleront les vautours. »


Prenant alors la parole, ils lui disent : « Où, Seigneur ? » Étonnante question, s’il est question de la venue du Fils de l’homme, on imaginerait plutôt que l’on s’inquiète d’un temps. Certes, le lieu n’est pas sans importance, l’œuvre de Luc est située dans un espace qui se dilate : l’évangile commence et se termine à Jérusalem, les Actes des apôtres montrent une extension de cet espace jusqu’à Rome, symbole de l’extrémité du monde. Or ce jour du Fils de l’homme est, vient de dire Jésus, comme l’éclair qui va d’un point du ciel à l’autre. Alors pourquoi s’inquiéter d’un lieu précis ? Pourtant, Jésus répond, et il nous parle d’un lieu marqué par la mort, point d’orgue de sa description dans laquelle le feu et l’eau dévastent tout. La mort, lui-même sera le premier à l’affronter. Il en fera le passage vers une vie inépuisable et comme un caillou jeté dans l’eau, la vie nouvelle va s’étendre à partir de ce centre pour tous ceux qui oseront ne pas retenir celle qu’ils connaissent aujourd’hui mais la lui remettre.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Jésus a-t-il été le premier à affronter la mort ou plutôt le premier à affronter la résurrection ? Car d’autres sont morts avant lui. En affrontant la résurrection, il fait de la mort, mais surtout de l’angoisse ou de la tristesse qui l’accompagne, une ouverture à une espérance qui fait que la vie ne se résume ni se termine sur cette angoisse ou cette tristesse. Mais c’est sans doute là plus une question d’ordre théologique que psychanalytique. « Quand le royaume de Dieu ? » Il semble être invisible, là où on ne l’attend pas et surtout pas identique pour chacun. Et non dissocié de la souffrance et de la mort. Faut-il se sentir à ce point seul – rejeté par la génération- pour découvrir où et quand le royaume ? En dehors du Royaume (c’est-à-dire de l’inconscient du désir) solitude et mort semblent liées l’une à l’autre. Est-ce là tout l’enjeu de la résurrection de les dissocier et de permettre à l’homme de se réapproprier son désir face à sa solitude et face à sa mort ?

Jean-Marie Quéré


Jésus est-il le premier à affronter la mort ? Je crois qu’on peut répondre oui mais effectivement c’est une réponse théologique : il est le premier parce que lui seul aura pu scruter l’abîme d’anéantissement ouvert par elle et dans lequel Dieu ne veut pas voir tomber l’humanité. Le mal est dans la fascination par cet abîme. Dans sa mort qui précède toutes les morts humaines, il peut accompagner chaque mourant jusqu’à ce seuil et le franchir avec lui. Accompagnement qui ne fait pourtant pas faire l’économie de la solitude. Mais ce sont vraiment des choses dont on (je) parle sans rien y comprendre …

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


La fascination par l’abîme d’anéantissement est sans doute une des plus belles définition de la pulsion de mort que j’ai entendue. Sans doute, Jésus n’avait pas en lui la pulsion de mort,  que c’est en cela qu’il est fils de Dieu et que la résurrection devient envisageable. Et qu’il n’est en rien un sage ; le sage étant celui qui a la maîtrise de la pulsion de mort.
Quant à la solitude, je crois que c’est l’inverse. Tant que l’homme fuit sa solitude il ne peut reconnaître la présence de Jésus. J’ai vu plusieurs mourants ne pas vouloir de cette solitude, avec d’ailleurs souvent la complicité de l’entourage qui fait tout pour y échapper également. La mort devient alors un drame où la pulsion de mort des uns et des autres ne cessent de se manifester dans l’ambivalence la plus grande et qui annule tout sentiment de tristesse ou de désespoir.

Jean-Marie Quéré