Archives mensuelles : décembre 2013

Luc 1, 57-66 – La circoncision de Jean –

23 décembre 2013

Quant à Élisabeth, le temps fut accompli où elle devait enfanter, et elle mit au monde un fils. Ses voisins et ses proches apprirent que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissaient avec elle.
Et il advint, le huitième jour, qu’ils vinrent pour circoncire l’enfant. On voulait l’appeler Zacharie, du nom de son père ; mais, prenant la parole, sa mère dit : « Non, il s’appellera Jean. »
Et on lui dit : « Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom ! » Et l’on demandait par signes au père comment il voulait qu’on l’appelât. Celui-ci demanda une tablette et écrivit : « Jean est son nom » ; et ils en furent tous étonnés.
A l’instant même, sa bouche s’ouvrit et sa langue se délia, et il parlait et bénissait Dieu. La crainte s’empara de tous leurs voisins, et dans la montagne de Judée tout entière on racontait toutes ces choses. Tous ceux qui en entendirent parler les mirent dans leur cœur, en disant : « Que sera donc cet enfant ? » Et, de fait, la main du Seigneur était avec lui.


Les parole d’Élisabeth – elle connaît le nom de l’enfant révélé par l’ange – permettent de vérifier que Dieu peut se faire entendre malgré la résistance des hommes. Est-ce que Zacharie a pu parler malgré l’impossibilité sa bouche fermée par l’ange ? Est-ce qu’elle-même a reçu une révélation de l’ange. Luc ne nous en dit rien. Mais la venue du petit Jean-Baptiste s’est déroulée dans un échange de parole où s’est transmis l’appel de Dieu.
Zacharie n’a plus qu’à célébrer, exulter et chanter sa joie pour le salut offert par Dieu aux hommes. Un salut accueilli d’abord comme un appel dont personne n’est témoin et dont il faut parler.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Que ces textes sont profonds ! A chaque relecture, on y découvre de nouvelles choses.
« Non il s’appellera Jean. » Affirmation sans appel d’Élisabeth qui relaie la parole de Dieu. Prémisses de circoncisions tout autre que charnelle : celle de la tradition qui consistait à donner le nom du père à l’enfant, celle de l’autorité de l’homme qui trancherait et ferait loi. Ici la détermination de la femme dit la parole de Dieu. Ce n’est plus la lame qui tranche mais la parole. Et pas n’importe quelle parole, celle de la femme devenue mère confirmée par le père. Dans le silence, la femme a entendu ce que l’ange a dit à l’homme de faire. Et elle le dit. Et l’homme en bénit Dieu. Étonnant pour plus d’un. Cette parole est plus crainte que la circoncision du pénis.
Autre circoncision encore : à l’exemple du silence de Zacharie, nous avons à mettre tout cela dans notre cœur sans en faire de choux gras. Et s’étonner sans cesse de ce que l’enfant sera.

Jean-Marie Quéré

Luc 1, 39-45 – Visite de Marie à Elisabeth –

21 décembre 2012

En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth. Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint. Alors elle poussa un grand cri et dit : « Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! »


Luc ne nous montre jamais Jésus et Jean-Baptiste se rencontrant et échangeant quoi que ce soit. Il a pourtant pris soin de nous expliquer en quoi la venue de Jean-Baptiste était nécessaire pour Jésus. C’est à travers ce qui se passe pour celles qui les porte à l’intérieur d’elles-mêmes, qui donnent leur chair à ces enfants qu’il nous parle du passage entre celui qui appelle à la pénitence et celui qui nous offre la grâce de Dieu. Élisabeth se cachait depuis le début de sa grossesse. Maintenant elle est invitée à se réjouir par son propre fils. Elle y apprend vraiment ce que c’est que croire à la parole venue du Seigneur. Pour nous dire que cet événement est toujours en train de se réaliser pour ceux qui accueillent le travail de l’Esprit en eux.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Votre dernière phrase touche en moi une interrogation permanente : L’événement ne se réaliserait pas pour celui qui n’accueille pas le travail de l’Esprit en lui. C’est le conditionnel qui m’interroge. L’événement se réalise de toute manière non ? Le grand cri qui introduit la bénédiction de Marie fait aussi partie de l’événement. D’un point de vue inconscient, l’accueil n’est pas une démarche volontaire ou intentionnelle. Élisabeth reconnaît que la salutation de Marie a frappé ses oreilles et que l’enfant a tressailli en elle. Il s’agit donc d’accueillir avant tout ce qui se passe en soi.

Jean-Marie Quéré

Luc 1, 26-38 – Annonce faite à Marie –

20 décembre 2013

Le sixième mois d’Élisabeth, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et le nom de la vierge était Marie. Il entra et lui dit : « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » A cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. Et l’ange lui dit : « Sois sans crainte, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » Mais Marie dit à l’ange : « Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile ; car rien n’est impossible à Dieu. » Marie dit alors : « Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! » Et l’ange la quitta.


Pour parler de Marie, de sa disponibilité, il y a une semaine, déjà l’Église nous invitait à lire le même texte. Marie est la première mais les Actes des apôtres témoigneront de ce qu’il y a un appel qui concerne tout homme. Car dans le mystère de la venue du Christ dans notre humanité, ce que nous célébrons en ces jours, nous apprenons aussi notre propre vocation. C’est lui qui nous révèle à nous-mêmes. Mais il ne nous prend pas pour des choses toutes fabriquées. Nous sommes ceux que l’Esprit peut habiter. Et ceux qui entendent la Parole deviennent comme la mère de celui qui est appelé Fils de Dieu (Lc 8, 19).

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Étonnante annonce de Gabriel à Marie et magnifique réponse de Marie à Gabriel. « La puissance du Très Haut te prendra sous ton ombre » : Marie sera donc à l’abri de la pleine lumière pour tous les temps. « C’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. » Étonnante déduction. Pour que Dieu advienne dans le fils, il nous faut donc nous tenir à l’ombre avec Marie. Peut-on réellement devenir comme Marie ? Ne s’agit-il pas plutôt de laisser Marie répondre en nous pour que nous puissions «entendre» la Parole ? C’est à dire lui faire une place sous notre ombre à nous, parce qu’au fond, il n’y a qu’elle qui entend la parole. Sans renâcler.

Jean-Marie Quéré

Luc 1, 5-25 – Annonce à Zacharie –

19 décembre 2013

Il y eut aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Élisabeth.
Tous deux étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur. Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Élisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge.
Or il advint, comme il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales au tour de sa classe, qu’il fut, suivant la coutume sacerdotale, désigné par le sort pour entrer dans le sanctuaire du Seigneur et y brûler l’encens. Et toute la multitude du peuple était en prière, dehors, à l’heure de l’encens.
Alors lui apparut l’Ange du Seigneur, debout à droite de l’autel de l’encens. A cette vue, Zacharie fut troublé et la crainte fondit sur lui. Mais l’ange lui dit : « Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée ; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean. Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson forte ; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Elie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé. »
Zacharie dit à l’ange : « A quoi connaîtrai-je cela ? Car moi je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »
Et l’ange lui répondit : « Moi je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. »
Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait qu’il s’attardât dans le sanctuaire. Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes et demeurait muet. Et il advint, quand ses jours de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui. Quelque temps après, sa femme Élisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant. « Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes ! »


Zacharie et Élisabeth souhaitaient avoir un fils. On peut s’étonner de ne pas voir le vieux prêtre bondir de joie à l’annonce de cette naissance. En fait, l’exaucement de ce souhait signe aussi une perte : sur quoi leur frustration va-t-elle désormais se fixer ? La question se pose d’autant plus que l’ange atteste que cet enfant a une vocation, voulue par Dieu lui-même. Devant cette perte de pouvoir, il faut faire acte de foi : croire que celui qui donne ne le fait pas pour être enfin tranquille mais parce qu’il aime vraiment et il demande en donnant pour que l’échange se poursuive. Accueillir cet enfant n’est pas la mort du désir. Il y a une parole à entendre, elle vient de Dieu par l’intermédiaire de l’ange. Mais comme Elie, le vieux prêtre qui a élevé le petit Samuel, Zacharie est devenu un peu dur d’oreille. Comment ne pas entendre ce « tais-toi Zacharie » comme la protestation d’un grand amour ignoré ? Ignoré, il ne meurt pourtant pas car si la question de Zacharie est de trop, cela ne signifie pas qu’il ne puisse pas exercer le rôle qui lui est dévolu pour que vienne cet enfant. Et sur ce point, Luc est fort peu disert. Il ne dit pas que Zacharie « connut sa femme » pour l’euphémisme habituel des auteurs bibliques pour désigner l’union sexuelle. C’est même du côté de la connaissance que le bât blessait puisque le verbe utilisé par Zacharie était précisément celui-là. Zacharie rentre chez lui, réduit au silence, il n’est pas réduit à l’impuissance et sa femme conçoit l’enfant annoncé.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


J’entendais la perte dans le sens que Zacharie ne « conçoit » pas par la pensée avoir un fils qui ne soit pas de lui. Il n’est pas prêt à recevoir, sans sa contrepartie justement, le Don de Dieu. Le don est dans la parole qui lui est adressée et à laquelle il ne croit pas. Il entre dans un échange, un dialogue, qui ne reconnaît pas le don. « A quoi connaîtrai-je cela ?»  alors que c’est en train de lui être annoncé. C’est donc bien la parole qu’il ne reçoit pas. Et dont il sera empêché ensuite. Il n’est pas tant réduit au silence, qui est le choix de ne pas parler, qu’empêché de parler. Face au don que nous recevons, nous n’avons rien à dire. « Tu auras joie et allégresse » : La joie déplace plus que le doute. Et Zacharie reste dans le doute. Mais Gabriel ne le laisse pas dans le doute. Il lui donne, en le réduisant au silence, le moyen de ce qu’il lui a annoncé. Le moyen et non la punition. « et beaucoup se réjouiront de sa naissance » : Beaucoup mais pas tous. Une inquiétude pointe alors. Que feront ceux qui ne s’en réjouissent pas ? Élisabeth reste cachée cinq mois. Elle non plus n’exulte pas. « Ce qu’a fait pour moi le Seigneur ». Pas pour elle, pour les enfants d’Israël. Avec un père qui ne reçoit pas le don comme tel et une mère qui le prend pour elle, pas étonnant que ce garçon se mette à manger des sauterelles…. On deviendrait psychotique avec moins que ça ! (extrapolation…) Pas étonnant surtout, (en tant que psychotique !), qu’il marche devant le Seigneur et soit rempli de l’esprit et de la puissance d’Élie.

Jean-Marie Quéré

Matthieu 1, 18-25 – L’ange à Joseph –

18 décembre 2013

Telle fut la genèse de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph : or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint.
Joseph, son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la désigner en public, résolut de la renvoyer discrètement. Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient, certes, de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Or tout ceci advint pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous. » Une fois réveillé, Joseph fit comme l’Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui sa femme ; et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, et il l’appela du nom de Jésus.


Le projet de Matthieu en nous racontant cet épisode n’est pas de nous expliquer comment Joseph surmonte sa déception à la vue de la grossesse de Marie mais de nous montrer comment il reçoit l’enfant dans sa maison. Comment on passe du « en secret » à l’acte public de prendre sa femme chez soi. En reprenant le mot « genèse » qui se trouvait déjà à l’ouverture de la table des fils d’Abraham, fils de David, Matthieu nous renvoie encore à un plus lointain. À la parole qui est au commencement et qui crée le monde. C’est en entendant la parole dans la nuit d’un songe et s’y conformant  que Joseph permet à l’œuvre de l’Esprit-Saint de s’inscrire pleinement dans la chair de l’humanité. Le Seigneur veut en appeler aux hommes, sa seigneurie n’en est pas compromise. Voilà qui ouvre des horizons pour notre propre écoute.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


« Une fois réveillé, Joseph fit comme l’Ange du Seigneur lui avait prescrit ». Il nous faut donc nous réveiller pour obéir à une parole que nous avons entendu dans notre sommeil, donc dans notre inconscient. Plutôt que de rester accroché de manière névrotique à ce qui se fomente en secret en nous et qui nous apparaît souvent comme ce que nous devons faire. Une parole qui nous déloge alors de notre névrose plutôt que de nous y confirmer. Oui voilà bien de nouveaux horizons pour notre écoute.

Jean-Marie Quéré


ça c’est vraiment intéressant !
Ce qui m’ouvre encore d’autres horizons quand je repense à l’importance du thème de l’éveil (nepsis en grec) dans certains courants de la spiritualité orientale.
Quelque chose qui m’a toujours laissé très interrogateur parce que je le comprends spontanément comme un volontarisme un peu raide.
Mais c’est un pur préjugé. Une chose à réfléchir.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Matthieu 11, 16-19 – Les gamins sur la place –

13 décembre 2013

Jésus disait à ceux qui l’écoutaient « À qui vais-je comparer cette génération ? Elle ressemble à des gamins qui, assis sur les places, en interpellent d’autres, en disant : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ! Nous avons entonné un chant funèbre, et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ! Jean vient en effet, ne mangeant ni ne buvant, et l’on dit : Il est possédé ! Vient le Fils de l’homme, mangeant et buvant, et l’on dit : Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! Et justice a été rendue à la Sagesse par ses œuvres. »


Saint Thomas d’Aquin qui ne passe pas pour un plaisantin relève dans sa somme théologique qu’il existe un péché par défaut de jeu. Les gens qui ne savent pas rire et s’amuser – avec mesure – quand le moment est venu rendent la vie impossible aux autres. Et la joie a toujours été perçue comme un fruit de la sainteté. Dans la bouche de Jésus, ici, le jeu est une parabole mais elle dit bien ce que l’enfermement dans ses préjugés a d’aliénant : quand on ne sait pas sortir de son petit univers à soi, on se prépare à passer à côté des merveilles de la vraie sagesse, celle qui pleure au bon moment et qui rit à propos. Comme quand on aime.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Comment se laisser interpeller par ce qu’il y a de gamin en nous ! Encore autrement dit quand on ne se laisse pas déplacer par ce qu’il y a de désir en nous. Je découvre la fraternité de Jean et de Jésus en tant qu’elle représente les deux faces de la divinité. Donc du désir ! Comme quand on aime.

Jean-Marie Quéré

Matthieu 11, 11-15 – Jean plus grand et plus petit –

12 décembre 2013

Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : « En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui. Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent le Royaume des Cieux souffre violence, et des violents s’en emparent. Tous les prophètes en effet, ainsi que la Loi, ont mené leurs prophéties jusqu’à Jean. Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Elie qui doit revenir. Que celui qui a des oreilles entende !


Voilà un texte rude avec des expressions énigmatiques mais on perçoit bien que l’énigme est une invitation. Cela passe par le rejet de toute complaisance. La figure de Jean-Baptiste, cet homme qui a impressionné tout le monde par la vigueur de son appel à la pénitence n’en est que plus fascinante et pourtant Jésus nous invite à la dépasser. Mais pas en rajoutant encore une louche d’austérité. Jean-Baptiste est l’aboutissement d’une longue chaîne de transmission de la parole divine mais désormais la parole sonne directement aux oreilles de ceux qui en ont. Entendre ou pas, c’est ça la question car de cela dépend le seul geste vraiment décisif d’une vie : consentir à la foi.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Que d’énigmes en effet ! « Parmi les enfants des femmes » : Jean aurait grandi sans père. Ou plus précisément, de qui est-il donc le fils ? Il est à la fois le plus grand et le plus petit. Pas de comparaison possible. Que ce soit dans le présent ou dans le Royaume, Jean est hors du monde dans lequel il vit. Il souffre. Et la violence s’abat sur lui et on s’en empare. Est-il malade ? Ou un fou qui erre et sur qui se focalise la véritable folie des hommes ? Tous les prophètes ont mené leur prophéties jusqu’à lui. Et même la Loi le soutient. Il est bien le dernier des prophètes. Que va-t-il donc advenir ensuite ? Sommes-nous prêts à vivre sans prophète ? C’est à dire sans personne sur qui porter notre haine. Quelle nouvelle Loi va donc advenir ? Il est cet Élie qui doit revenir : il y a donc bien un père dont il est issu. Serait-il le dernier ainsi à pouvoir se réclamer d’un père terrestre, véritable et sans mystère ? Et Jésus nous invite alors à entendre l’indicible ! Qu’entendons-nous ?

Jean-Marie Quéré

Matthieu 11, 28-30 – Lourd et léger –

11 décembre 2013

En ce temps-là, Jésus prit la parole : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »


Une telle invitation a vraiment de quoi émouvoir profondément. Mais il y aurait encore un trouble jeu de séduction si Jésus ne disait pas qu’il y a une charge à porter. Une charge portée en commun avec lui mais on n’est pas dans un contexte d’infantilisation. Jésus invite des hommes libres et dont il prend soin avec délicatesse.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


C’est étonnant cette association joug et aisé, fardeau et léger. Il est vrai cependant que la névrose en nous ne veut pas de la légèreté. Car elle est attachée à répéter ce qui nous rend prisonnier de notre histoire et de nos fantasmes. La névrose rend lourd les choses de la vie là où elles pourraient être légères. Elle préfère la torture de l’âme à son soulagement. Nous avons donc à « supporter », à « prendre sur nous », la légèreté et la liberté.

Jean-Marie Quéré

Matthieu 18, 12-14 – Les quatre-vingt-dix-neuf autres –

10 décembre 2013

Jésus disait à ses disciples: « Que pensez-vous de ceci ? Si un homme possède cent brebis et que l’une d’entre elles s’égare, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée ? Et, s’il parvient à la retrouver, amen, je vous le dis : il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu. »


Jésus raconte cette histoire à l’intention de ces disciples qui se demandent lequel d’entre eux est le plus grand. Ce qui est évidemment notre question bien plus souvent que nous n’oserions l’avouer. La réponse de Jésus est que le plus grand, c’est le plus petit et que chaque petit à un prix immense. Il nous explique alors que la logique du Royaume n’est pas celle de la statistique ordinaire qui se satisfait de résultats bien plus médiocres que les 1 % dont il est question ici. Pour Dieu, il n’y a que des pièces uniques. Ce qui signifie forcément que les 99 dont nous faisons souvent partie (tout le monde s’égare un jour ou l’autre mais en général on ne passe pas sa vie à ça, de temps en temps nous arrivons bien à nous retrouver là où il faut) ont aussi de la valeur chacune pour elle-même. Et il prend grand soin de nous.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Vous exagérez de prêter des intentions à Jésus ! ! Celui qui s’égare n’est pas tant unique que le seul qui existe aux yeux de Dieu, semble-t-il. Puisqu’il est prêt à laisser les 99 autres pour aller à sa recherche. Et étonnamment, bien que laissées dans la montagne, elles ne s’égarent pas. Et nous découvrons que la joie de s’être retrouvé n’est rien au regard de celle de Dieu que l’on se soit retrouvé.

Jean-Marie Quéré

Je parle des intentions de Jésus ? En fait, je cite le début du chapitre, ces découpages liturgiques sont parfois problématiques, là on voit que le contexte de la parabole a disparu, or il a son importance.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


C’était un clin d’œil. C’est le « il nous explique » qui m’a fait sourire. En effet les découpages gênent l’interprétation. J’ai découvert cela en lisant Saint Luc linéairement qui permet d’entrer dans l’histoire. C’est peut-être pour cela que j’entends la lecture parcellaire comme un rêve qui n’a ni début ni fin.

Jean-Marie Quéré

La lecture parcellaire a évidemment sa vertu propre : elle met en lumière tel ou tel aspect qu’on oublierait vite, obnubilé qu’on est souvent par quelques unes des plus grandes pages des Évangiles qui seules comptent à nos yeux. Ça nous fait passer à côté de certains détails.

Mais l’inverse est vrai aussi. D’ailleurs, je viens de trouver quelque chose d’intéressant qui ne m’avait pas sauté aux yeux à la première lecture. Immédiatement avant, Jésus a repris ces mots sur l’amputation d’un membre qui mettent mal à l’aise dans le discours sur la montagne : « Si ta main ou ton pied sont pour toi une occasion de péché, coupe-les et jette-les loin de toi : mieux vaut pour toi entrer dans la Vie manchot ou estropié que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel. Et si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : mieux vaut pour toi entrer borgne dans la Vie que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu. »

Et c’est justement à celui qui est retranché, coupé des autres, que la sollicitude de Dieu s’exerce en premier lieu. Pour le ramener. Je trouve cela très fécond : comme s’il fallait en passer par cette séparation, cette rupture, pour retrouver la communauté, mais ramené par le Père des cieux. Ce n’est pas une communion instinctive mais une réintégration après un chemin.

De quoi réfléchir à cette injonction à l’amputation : ce n’est pas une destruction mais un acte de soin qui doit passer par le tranchant non du glaive mais du bistouri, ce qui sert au chirurgien.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié

Luc 1, 26-38 – Annonce faite à Marie –

9 décembre 2012

L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, une vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie. L’ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. »
À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L’ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin.  Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ? » L’ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu’Élisabeth, ta cousine, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait : ‘la femme stérile’. Car rien n’est impossible à Dieu. » Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole. » Alors l’ange la quitta.


Dans le mystère de Jésus, il y a décidément beaucoup de choses qui nous dépassent et Luc nous montre que cela a commencé avant même sa naissance. En tout cas, aujourd’hui, c’est sa mère que l’Église veut fêter. Cette femme à qui on promet que son fils aura un destin exceptionnel mais qui répond qu’elle ne connaît pas d’homme. Les Pères de l’Église ont beaucoup aimé faire le parallèle avec Ève, la première mère, à l’aube de l’humanité. À la naissance de son premier fils, Caïn, elle s’était exclamée : « J’ai acquis un homme de par le Seigneur ». Le père comptait donc pour du beurre. On voit bien ici qu’on est sorti d’une telle revendication. Marie ne se prend pas pour un être tout puissant. Même avec l’aide de Dieu.
Des temps nouveaux commencent donc, même si en apparence rien ne change dans le monde extérieur. Dans ces temps nouveaux, une femme se révèle totalement disponible à la Grâce et elle l’était dès sa propre conception.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Une femme se révèle disponible à la Grâce. Cela me fait méditer. Quelle est donc la spécificité de Marie par rapport aux autres femmes qui sont elles aussi disponibles à la Grâce ? N’est-ce pas d’accepter la parole de Dieu sans en passer par la relation avec un homme. « Je n’ai jamais parlé à aucun homme et aucun homme ne m’a jamais parlé, c’est cela se connaître non !, et là une parole m’est adressée qui justement ne passe pas par la relation avec un homme. Pas le temps d’en idéaliser un, de tomber amoureuse de lui, de le désirer en secret, d’être déçue et d’espérer encore ! » Et là Marie dit oui. Sans se tourner vers son père pour lui demander son avis, sans attendre que son mari lui dise ce qu’il en pense, sans se replier derrière un frère. Qu’est-ce qui fait les temps nouveaux ? Qu’une femme réponde oui ou que Dieu s’adresse à une femme sans passer par un homme ? N’est-ce pas à cet endroit que nous sommes pécheurs ? Ne pas dire oui totalement au moment où Dieu s’adresse à nous, directement. Refuser cette virginité à laquelle Dieu s’adresse en nous. Nous reste alors qu’à nous tourner vers Marie pour qu’en posant son regard sur nous, nous retrouvions le chemin du oui.

Jean-Marie Quéré


J’aime bien votre lecture.C’est bien un oui qui est dit à la parole annoncée intérieurement. Et pourtant elle va conduire à ce que Marie devienne l’épouse de Joseph et par la suite, au Temple, quand il leur échappera, à 12 ans, elle appellera Joseph « ton père » (Lc 2, 48). Je trouve cela particulièrement riche : le consentement intérieur n’empêche pas le lien conjugal. On dirait que les choses se passent sur deux plans distincts mais certainement pas indépendants puisque pour tous les récits de l’enfance, Joseph est toujours présenté à côté de Marie. Chez Matthieu, il a même un rôle très important.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Oui tout à fait. Pour être plus précis je crois même qu’il n’y a de lien conjugal possible et durable que par ce oui à la parole intérieure. J’exècre ces cérémonies de mariage où toute l’attention est portée sur le oui à l’autre, chemin tout ouvert au divorce !

Jean-Marie Quéré