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Douleur et handicap mental

Dimanche 4 octobre 2015

Cette conférence a eu lieu le 24 septembre 2015 dans le cadre d’une journée organisée par Patrice Rongeat de l’ADAPEI du Rhône  sur « douleur et handicap mental ».

 

La référence absolue du psychanalyste est la position du nouveau-né et du tout petit, celui du temps de l’infans. En effet, la période où l’enfant n’a pas accès au langage verbal, à l’usage des mots pour se faire entendre et comprendre, nous apprend quelque chose quant à l’approche de la douleur. La psychanalyse n’est pas une discipline pour illuminés en mal de sexualité plus ou moins épanouie. Et si le psychanalyste ne traite pas la douleur, il n’en a ni les compétences ni les outils, en revanche, il traite de la douleur. C’est dire qu’il s’attache à entendre, et à ce que soit entendu, ce qui n’est pas dit avec des mots. Le psychanalyste donne toute son importance à ce qui parle en dehors du langage verbal.
Lorsqu’un nouveau-né pleure, ce ne sont pas des pleurs que nous entendons. C’est la tension douloureuse qui appelle à être parlée : « J’ai faim, j’ai soif, j’ai sommeil ». Sa parole est sous-jacente à ses pleurs. Une mère, un père n’attend pas de son nouveau-né qu’il dise «j’ai faim ou j ‘ai mal » pour prendre soin de cette tension et chercher à la soulager. Lacan disait que « l’on pense avec les plis du front ». C’est bien ce qui se passe lorsque nous entendons notre nouveau-né pleurer : nous plissons le front pour pouvoir entendre ce qu’il dit en pleurant. Le tout petit ne sait pas qu’il parle mais il attend, il appelle, il espère devrait-on dire, être entendu. C’est pourquoi nous ne pouvons que reconnaître cette évidence qui caractérise notre humanité : la parole est première. Il nous faut nous répéter cette évidence tellement le changement de perspective est radicale et toujours à remettre sur le métier : ce n’est pas de dire les choses qui importe mais d’abord de les entendre. Nous nous retrouvons souvent dans une impasse en tant que professionnels à cet endroit car nous attendons de l’autre qu’il dise où il a mal plutôt que de nous attacher à entendre la parole qui émane de lui à travers ce qu’il exprime : pleurs, cris ou encore mutisme. C’est à nous d’entendre ce qu’il ne peut pas dire. C’est d’ailleurs souvent une des principales angoisses de parent : « est-ce que je vais l’entendre ? » C’est la raison pour laquelle nous prenons nos enfants nouveau-nés dans notre chambre durant quelques mois, pour être sûr de l’entendre. C’est toujours étonnant, lorsqu’on est jeune parent, la manière avec laquelle on se réveille au moindre bruit de notre enfant alors qu’avant d’être parent, rien  ne pouvait nous réveiller ou nous faire lever !  Sans cette préoccupation fondamentale « est-ce que je vais l’entendre ? », les pleurs ne seraient que des pleurs et la parole serait passée sous le boisseau.

La parole, au sens psychanalytique, a comme caractéristique de ne jamais pouvoir s’exprimer directement. Et pour qu’elle prenne corps chez l’enfant, ou plus exactement pour que le nouveau-né prenne corps en parlant, il faut qu’un autre l’entende. Sinon comment pourra t-il apprendre que c’est  la faim qu’il pleure ? Ou la soif ? Ou le mal aux dents ? Si cette parole première, originaire n’est pas entendue, c’est à dire interprétée, elle ne pourra s’organiser dans un langage quel qu’il soit. Peu importe que le langage soit verbal, non verbal, pictural ou musical. La parole ne s’intellectualise pas, elle n’est pas recherche d’explication de cause à effet, elle est symbolique. C’est à dire qu’elle agit celle ou celui qui l’entend. Ainsi lorsqu’une mère entend par les pleurs de son enfant qu’il a faim, elle lui donne le sein ou va préparer un biberon. Elle ne raisonne ou ne discourt pas pendant des heures pour comprendre le pourquoi du comment. D’ailleurs souvent elle dit : « on a faim », « on a sommeil ». Ce « on » révèle à quel point la parole est autant en elle qu’en lui, en l’autre qu’en soi. Et nous n’avons jamais vu ou entendu de parole sans corps. C’est pour cela que nous pouvons avancer que non seulement la parole est première mais qu’elle est rencontre.
Nous n’avons jamais vu de corps sans douleur. Le nouage entre parole, corps et douleur est alors primordial. il produit une tension dans le corps qui se concentre en un seul et même mouvement : à savoir l’appel vers l’autre. Si un nouveau-né n’avait jamais mal nulle part sans pouvoir le dire, nous n’aurions pas beaucoup d’occasion de rencontre avec lui. Étrange paradoxe de notre condition d’être parlant : c’est  lorsque nous n’avons pas les mots pour dire là où nous avons mal que nous sommes au plus près de la parole qui nous anime. Lorsqu’un enfant commence à parler et se fait mal en se cognant à une table, et qu’on lui demande où il a mal, il montre la table. La douleur l’extériorise de lui-même.

S’il y a une douleur qui dépasse toutes les autres, plus insidieuse qu’un mal de dents et plus violente qu’un coup sur la tête, c’est bien celle de ne pas être entendu. Ne pas être entendu rend fou. C’est quelque chose que nous entendons souvent sur le divan : « il ne m’entend pas » , « je ne suis pas entendu », « je n’arrive pas à me faire entendre ».  La dépression pointe son nez. Aucune molécule ne vient soulager cette douleur et le seul baume qui l’apaise c’est l’espérance qu’un jour nous puissions être entendu. Lorsque ce n’est plus le cas, la pulsion suicidaire efface toute trace de cette espérance, tout désir de rencontre. Le corps qui se crispe et qui a souvent besoin de crier, la colère qui gagne et qui tape, la peur qui devient panique dans un regard éperdu. Le nouveau-né nous apprend cela : les pleurs puis les cris qui peinent à reprendre leur souffle, les poings sur les oreilles, non pas pour dire « je ne veux rien entendre » mais pour dire « je ne peux plus rien entendre tellement ma douleur prend toute la place et que tu ne comprends rien à ce qui m’arrive, à tel point que je ne pense même plus pouvoir être entendu».  Quel parent n’a pas été un jour désespéré face à un tel mouvement. Car c’est sans doute une des choses les plus difficiles, rejoindre celui qui est pris dans ce cercle infernal d’une douleur qui nous enferme sur nous-mêmes dans un double mouvement d’un appel incessant à l’autre et d’un refus qu’il s’approche. le travail d’équipe est alors primordial. Travailler ensemble à s’approcher sans cesse de la douleur de celui qui ne pourra jamais entièrement la dire pour entrer dans le symbolique singulier de chacune des personnes dont nous avons la charge.

Lorsque la douleur de l’enfant n’est pas tricotée avec les mots de l’adulte, si on ne lui dit pas que ce n’est pas la table qui a mal mais bien lui, l’enfant se trouve pris dans les griffes de la jouissance. N’ayons pas peur de mots. La jouissance c’est ce qui nous absente à nous-mêmes. La jouissance, non seulement ça ne parle pas mais ça nous désarticule de nous-mêmes. C’est pourquoi elle est toujours une sensation douloureuse qui fait du bien. « Et ce mal qui nous fait du bien ». La jouissance est un mouvement intérieur qui vient d’un abîme intérieur inconnu, toujours inexploré, qui nous désarticule de la parole et du désir. Et si elle est toujours d’ordre sexuel, c’est à dire qu’elle est inhérente à notre identité d’humain, la jouissance ne se réduit pas à la sphère génitale. La peur, celle avec laquelle nous fricotons au volant de nos bolides, au bout de nos élastiques en s’élançant du haut d’une grue, accroché à nos parapentes ou en regardant un film d’horreur est sans aucun doute la plus fine des jouissance. C’est pourquoi nous n’avons jamais à rire d’un enfant qui a peur. Toute peur est à prendre au sérieux pour éviter justement que l’enfant se trouve acculé dans sa jouissance. Dans la jouissance il n’y a pas d’autre et nous sommes ligotés dans un moi tout seul qui nous rend sourd. C’est la raison pour laquelle, lorsque nous sommes adulte et un peu équilibré, nous ne jouissons pas avec le premier venu. Nous nous laissons aller à la jouissance dans un lien qui l’autorise et la canalise. Ce lien s’appelle le conjugal qui a la même racine que  conjugaison. Sinon tel le pervers, nous jouissons tout seul, sans nous conjuguer avec quelqu’un mais en profitant de lui et en le laissant dans une sidération dommageable et mortifère. Lorsque j’étais psychomotricien avant d’être psychologue puis psychanalyste, les enfants qui avaient des difficultés avec la conjugaison, étaient souvent des enfants qui dans leur for intérieur, inconscient, n’avaient pas saisi ce que pouvait être la conjugaison entre leurs parents. Souvent ils pensaient être nés que de leur mère ou avoir été déposé par leur père dans leur mère. La conjugaison cellulaire d’un point de vue génétique est une des réalités les plus difficiles à saisir parce qu’elle nous met face à une altérité radicale sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir et qui ne dépendra jamais de notre bon vouloir. Tout comme l’enfant qui montre la table n’arrive pas encore à conjuguer l’objet, son corps et la douleur. Il nous faut alors prendre soin de sa douleur, frotter là où il a mal, faire un mimi, mettre de la pommade, pour qu’il réalise que l’autre peut se conjuguer à sa douleur et qu’il ne servirait pas à grand chose de passer de la pommade sur la table.
Je me souviens avoir reçu un enfant de 5 ans qui était en proie à des terreurs nocturnes. Il était toutes les nuits terrorisé par un bruit qui le réveillait. Il imaginait alors, c’est à dire qu’il le vivait pleinement, que quelqu’un qu’il ne connaissait pas, un étranger, montait l’escalier de la maison en tapant fort sur les marches. Grâce à une grande régularité dans les séances qui nous avait permis à l’un et à l’autre de nous apprivoiser et lui avait permis de découvrir que le dessin pouvait être une manière de parler et d’être entendu, j’ai réalisé, à travers le dessin qu’il avait fait d’un tambour en forme de cœur, que le bruit qu’il entendait n’était autre que celui, dans le silence de la nuit, des battements de son cœur dans l’oreiller. Lorsqu’il a réalisé, conjugué le bruit avec son cœur, ses terreurs ont cessé. J’aurais pu chercher longtemps, « me prendre la tête », pour trouver une explication à sa peur dans une relation de cause à effet toujours stérile : aurait-il entendu un bruit traumatisant dans sa petite enfance, aurait-il vu un film bruyant, avait-il peur de sa maman, de son papa, de sa grand-mère et pourquoi pas de la voisine ou encore de la maîtresse ? Sans écouter, à travers son dessin, ce que lui avait à dire de son monde interne. Entendre la parole qui ne se dit pas structure notre monde interne. Sinon il est chaos. C’est cela la genèse de la parole, son commencement.

Voila ce par quoi passe le désir. Le désir de vivre, enraciné dans notre vie inconsciente et qui mobilise toutes nos forces vives. Bien que nous confondions souvent les deux, le désir n’a rien à voir avec l’envie. Il n’est pas toujours aisé dans notre pratique quotidienne de faire la différence entre les deux. L ‘envie porte toujours sur un objet. Je veux l’objet que je convoite : un biberon, un bonbon, une nouvelle voiture, un nouveau téléphone. Le désir quant à lui, n’a rien à voir avec la volonté et il porte sur le corps. Il porte le corps. Je ne veux pas que mon cœur batte. Il bat. Je ne veux pas vivre. Je vis. Je ne veux pas parler, je parle que je le veuille ou non. Ou plus exactement, ça parle en moi que je le veuille ou non. Et si je n’ai pas la clé d’un langage pictural, des pinceaux, des gouaches, peut-être ai-je la clé de Sol ou la clé de Fa pour dire ce qui parle en moi. Ou peut-être ai-je plus communément celui du langage verbal, celui des mots. Ou n’ai-je ni l’un, ni l’autre. Juste des cris, des pleurs, des mots assourdissants, assommants, qui se répètent sans fin, jusqu’à ce que l’autre entende quelque chose de ma douleur. Je devrais dire, dans la réalité du travail en institution, jusqu’à ce que les autres engagés dans un travail d’équipe entendent quelque chose de ma douleur. S’attacher à entendre et non pas à dire pour se faire entendre devrait fonder tout travail d’équipe. Sinon, à ne pas être entendu, le corps devient une forteresse, en apparence inapprochable, mais qui cache une vulnérabilité extrême, similaire à celle que nous avons tous connu, la vulnérabilité première du nouveau-né mais qui témoigne pourtant d’un désir inouï, extraordinaire, de vivre.

Jean-Marie Quéré