L’art d’être grand-père

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société
S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :
— Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.Mais on s’est recrié : — Cette enfant vous connaît ;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. A chaque instant
L’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;
Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.
Vous démolissez tout. — Et j’ai baissé la tête,
Et j’ai dit : — Je n’ai rien à répondre à cela,
J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là
Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu’on me mette au pain sec. — Vous le méritez, certe,
On vous y mettra. — Jeanne alors, dans son coin noir,
M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l’autorité des douces créatures :
— Eh bien’ moi, je t’irai porter des confitures.

Victor Hugo, L’art d’être grand-père

Lorsque j’ai répondu à la sollicitation d’Ariane pour parler devant vous de la position de grand-parents, me sont revenus, sortis spontanément d ‘un repli de ma mémoire quelques vers de ce poème de Victor Hugo, appris à l’école communale.

Le temps passe. Et pourtant, c’était hier. Je me revois sur l’estrade,  l’instituteur à côté de moi,  sa blouse grise,  la  bouteille d’encre noire posée sur le bureau. L’odeur de craie et celle de charbon que dégageait le poêle au fond de la classe. Et par le mystère des associations de pensées, qui se moquent bien de la chronologie du temps, m’est revenu au même moment, ces instants où nous apprîmes que nous allions être grand-parents. C’était aussi pourtant hier que nous annoncions à nos parents la naissance de leur premier petit-enfant.

Étrange collusion du temps intérieur et de celui du calendrier. Les évènements marquants de notre existence, joyeux ou dramatiques, montrent à quel point le temps intérieur s’inscrit dans un éternel présent. Éternel présent où les souvenirs n’ont de réalité que les affects qu’ils mobilisent. Une émotion qui fait palpiter le cœur un peu plus vite, une joie qui ne trouve de mot pour se dire, une larme qui ne peut se retenir.

Être grand-père m’a précipité dans l’étonnant paradoxe entre cet éternel présent du temps intérieur et celui du temps qui passe.

Pour un jeune couple, l’annonce de l’arrivée d’un premier enfant a quelque chose de très particulier. Souvenons-nous. Une certaine excitation, la hâte mêlée à une certaine appréhension de l’annoncer aux familles  et ce quelque chose dans le couple qui, à la fois, inscrit un lien immuable et entame une évolution inéluctable de la position d’amants à celle de parents. Tout ce temps de gestation qui progressivement inscrit un écart irréductible entre l’homme et  la femme. Jusqu’au chamboulement de la naissance qui précipite la vie quotidienne dans une autre dimension. Dimension inconnue et besogneuse.
Quel soulagement, en tant que grand-père, de savoir qu’une partie de ce chemin ne sera plus à refaire. Quel soulagement, après avoir été réveillé au beau milieu de la nuit par notre petit-fils, tiraillé par la faim,  de ne pas avoir à me lever. Ses parents étaient là pour faire ce qu’ils avaient à faire. Et moi de même, me retourner dans mon lit et me rendormir.

Le grand-père qu’est Victor Hugo est en pleine forfaiture. En lui glissant un pot de confiture, il rejoint sa  petite fille  dans une complicité inoffensive.
Ce soutien du grand-parent à l’enfant, envers et contre toute autorité parentale, envers et contre toute raison, « vous riez quand on se fâche », est je crois essentiel à l’enfant.  Il lui permet de dédramatiser ce qui pourrait l’être trop aisément. La vie d’âme enfantine est entière. Quand ses parents se fâchent, l’enfant est persuadé que c’est pour toute la vie.
La fausse innocence du grand-père, qui brave l’autorité des parents avec une feinte insolence, vient à la rencontre de l’innocence vraie de l’enfant. L’enfant peut alors soutenir la punition sans être défait par l’ambivalence qui ne manque pas de se nouer dans la relation avec ses parents dans pareil cas. Ambivalence des sentiments, comment en vouloir à celui ou celle qui représente tout et qui pourtant nous punit. « Pourquoi me punissent-ils ? Ils me disent que c’est parce qu’ils m’aiment. Mais s’ils m’aimaient, ils ne me puniraient pas. » Dans la pensée enfantine la punition est toujours injuste.

C’est avec sa petit fille que Victor Hugo fait alliance. Il feint de reconnaitre sa faute. Les parents  joue la sévérité. « vous le méritez, on vous y mettra au pain sec ».
Mais cette sévérité est factice. Ils se trouvent être bien impuissants face à ce père qu’ils ont dû prendre pour modèle pourtant, craindre souvent, et qui aujourd’hui défie leur propre autorité de parents.
Je crois qu’il y a toujours un manque d’ajustement lorsque les grands-parents,  plutôt que de s’allier à l’enfant, s’allient avec les parents. Ils font alors bloc contre l’enfance. Certains se croient même dans l’obligation de faire l’éducation de leurs petits enfants pour pallier à celle donnée par les parents.
Lorsque l’enfant perçoit cette coalition entre parents et grands-parents, qu’il ne trouve pas de soutien inconditionnel auprès d’un grand-père, d’une grand-mère, il est comme aux abois. Il n’a plus d ‘épaule pour se reposer de l’autorité de ses parents.
Il est fatiguant d’obéir. Il est fatiguant de grandir. Il est fatiguant d’apprendre à se tenir à table. Il est fatiguant d’apprendre à lire. Il est fatiguant d’apprendre les règles du vivre ensemble. L’enfant a besoin de  soutien pour se reposer. Sinon il se retrouve seul, prisonnier de sa fatigue et parfois de son découragement, persuadé que personne ne pourra jamais le rejoindre là où il est intérieurement.  Soyons attentifs, nous grands-parents, à cette solitude de l’enfant. Soyons attentifs à ne pas nous mettre du côté des parents.  (ex)

Être grand-mère, être grand-père c’est, après avoir été pris dans les obligations auxquelles tout parent est tenu, retrouver le chemin de l’enfance en soi. Être grand-parent, c’est savoir intuitivement qu’être adulte, ce n’est pas quitter l’enfance.
Pour le psychanalyste, l’enfance n’est pas une période de la vie qui dure 5, 10, ou 15 ans. L’enfance reste présente en chacun, vivante, peu encline aux influences de la raison et du temps. Elle reste toujours perceptible chez l’adulte. Chez le timide ou le colérique, elle est encore à fleur de peau. Alors qu’elle est déniée chez celui qui se prend au sérieux. Et chez celui qui nourrit un complexe d’infériorité, elle indique une jalousie jamais consolée.
Notre enfance nous parle autant qu’elle parle de nous si nous savons entendre. Qu’on le veuille ou non, elle donne au corps sa marque, sa manière d’être et d’entrer en relation, d’appréhender le monde. Il est bien énigmatique que cette enfance soit mise de côté, trop souvent peut-être, du temps d’être parents.

Être grands-parents, ce n’est pas s’éloigner de l’enfance. C’est au contraire lui donner la place qui lui revient. « J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture ». Victor Hugo retombe en enfance…

Être grands-parents, c’est donner à l’enfant, autant à celui que nous avons été qu’à celui de notre descendance, la parole dont il est dépositaire. Qu’est-ce que cela veut dire d’être dépositaire de la parole ?

Dès sa naissance, le petit d’homme parle. Cependant cette parole ne peut être reconnue comme telle que si elle s’inscrit dans un ordre symbolique.  Le symbole dit autre chose que ce qu’il montre. Il dit l’invisible. Chez l’homme, la première dimension symbolique est le langage. Tout langage, verbal, non verbal, artistique, poétique, tente de dire l’invisible parole qui siège en chacun de nous. Cette articulation, entre langage qui s’entend ou se voit, objectivement, et la parole qui est invisible, subjective, caractérise l’homme.
Pour une mère, les pleurs de son enfant nouveau-né sont le symbole d’une parole qui est en lui : « j’ai faim » ou « j’ai sommeil ». En disant « tu as faim », plus souvent d’ailleurs la mère dit « on a faim », ce « on » qui dit à quel point mère et enfant sont associés, la mère en parlant rejoint ce qui parle en l’enfant. Il s’apaise alors. Cela ne veut pas dire qu’il n’a plus faim. Ou qu’il ne faut pas lui donner à manger.  Cela veut dire que ce n’est pas que de pain dont l’homme se nourrit. Il a aussi besoin de mots pour ne pas vivre collé à sa sensation de faim. Ce n’est qu’à condition qu’il rencontre une parole dans laquelle il puisse se reconnaitre que s’affirme en lui l’ordre symbolique auquel il est assujetti autant en lui qu’en dehors de lui. Il pourra reconnaitre la faim en lui et dire « j’ai faim ». C’est cela devenir autre que soi-même. C’est être appelé à sortir de la sensation qui, sinon, prend toute la place en nous. Au même titre que celui ou celle qui lui parle, et qui l’appelle à devenir toujours autre que lui-même. Être parent c’est sans cesse devenir autre que nous-mêmes. Il nous faut d’abord répondre à la satisfaction immédiate pour progressivement s’en détacher. Ce qui n’est jamais exempt de conflit dans le couple.

Ne pas considérer l’enfant dans l’ordre symbolique c’est ne considérer les pleurs que comme des pleurs qui ne disent rien d’autre que des pleurs. C’est pour cela que nous disons que dès sa conception, l’enfant est assujetti à l’ordre symbolique.

Il y a chez les grands-parents quelque chose qui a quitté cet empressement à répondre à l’enfant dans l’ordre de la satisfaction immédiate. En tant que grand-parents, nous avons le temps pour nous. Et pour l’enfant. Nous ne sommes plus dans l’urgence de la réponse.
Pour Victor Hugo, le pot de confiture glissé à Jeanne dit autre chose qu’un besoin de sucre. Alors que le pragmatique s’attache au visible comme unique élément de réalité, le poète tout comme le psychanalyste reconnait dans l’invisible l’essence de l’homme. « On ne voit bien qu’avec le cœur » faisait dire Saint-Exupéry au Petit Prince.

« J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte. » Quelle ironie dans son propos ! Victor Hugo sait qu’un pouvoir fort ne dit rien de l’autorité véritable.

Pour le psychanalyste, tout homme, par sa condition d’homme, est habité d’une conscience inconsciente de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas. Nous avons en nous une conscience morale inconsciente.  Et si désir il y a, c’est un véritable désir de justice. Lorsque Jeanne dit à son grand-père qu’elle ira lui porter un pot de confiture, elle témoigne, à son insu, de cette conscience de ce qui est juste. Rejoindre celui qui est puni et isolé est toujours juste.

Il n’y a d’autorité véritable que celle qui prend appui sur cette conscience  inconsciente. C’est ce qu’il appelle l’autorité des douces créatures. Que l’homme soit habité par un désir inconscient de justice n’est pas la dimension la moins subversive de la psychanalyse.

Il nous faut revenir à l’ordre symbolique. Être assujetti à l’ordre symbolique, cela veut dire que nous ne sommes sujets que de la parole. Le tyran, dans sa folie, s’approprie l’assujettissement du peuple plutôt que de reconnaitre que le peuple n’est assujetti qu’à la parole. Il l’empêche de parler et ne fait justice que par lui-même. La loi c’est lui. Toute loi qui ne donne pas la parole est tyrannique.

Étonnamment, la relation parent-enfant est toujours blessée à cet endroit. En tant que parent, il y a toujours un endroit en nous qui n’entend pas ce que notre enfant a à dire. Quelque chose nous empêche de lui donner la parole. Il y a en nous, avec nos propres enfants, un endroit sourd et aveugle. Souvent, c’est à l’adolescence qu’ils savent le mieux nous le dire. Je crois que cet endroit où l’enfant n’est pas entendu véritablement où il est intérieurement, dans son propre temps intérieur, est le véritable et seul traumatisme de l’existence. Il y a en chacun de nous quelque chose d’inconsolable. Mystère de la condition humaine qui fait que c’est  autour de ce traumatisme, de cet inconsolable par ceux là même à qui je suis plus attaché, que se fonde notre personnalité.
Pour un enfant, ses grands-parents, par nature, par le simple fait de leur présence, le consolent de cette peine. Quand je dis par nature, je veux dire que c’est en deçà de toute volonté. Qu’on le veuille ou non, notre présence de grands-parents console l’enfant de sa peine d’être au monde.

Par sa simple présence le grand-père qu’est Victor Hugo console la petite fille qu’est Jeanne.

Pour essayer de mieux appréhender cette question je crois qu’il nous faut aller  un peu plus loin dans la notion du symbolique. Il nous faut aborder ce que nous appelons la dette symbolique.

Être en dette, c’est devoir quelque chose à quelqu’un quelle qu’en soit la raison.  Parler de dette symbolique, c’est soutenir que quelque chose nous a été donné et que nous n’en devons rien à personne. Sauf à être enfermé dans la suffisance de nous-mêmes, nous somme bien forcés de reconnaitre que nos enfants ne nous doivent rien. Tout ce que nous leur donnons, l’éducation, les loisirs, l’argent, n’attend pas de retour.  Et si jamais notre névrose nous faisait en attendre un quelconque retour, ils se chargent assez bien, heureusement, de ne pas nous le donner.

Tout ce que nous leur donnons n’aura jamais autant d’importance que ce dont ils témoignent. A savoir qu’ils sont vivants.  Et si il y a une chose qu’on voudrait par dessus tout leur transmettre, et non pas leur donner, au delà de l’éducation de de l’héritage, c’est de prendre soin de la vie qui est en eux. C’est cela que nous appelons la filiation. C’est cette reconnaissance que ce n’est pas nous qui donnons la vie. L’homme ne peut rien donner sans se déposséder lui-même. Si je donne quelque chose, je ne l’ai plus. Je ne peux donc pas donner la vie. C’est la vie qui se donne elle-même, en se multipliant.  Être vivant, ce n’est pas être la vie, c’est avoir la vie en soi. Vie en soi dont nous avons à prendre soin.
La notion de dette symbolique veut dire que nous ne sommes pas redevables envers quelqu’un d’être vivant. Nous avons juste à reconnaitre, à nous émerveiller que la vie se donne elle-même, tout en se multipliant au fur et à mesure qu’elle se donne.

« Avec tout ce que j’ai fait pour toi disait le père. » Oui tout ce que tu as fait pour moi, dira le fils,  ne témoigne que d’une seule chose :  tu as fait ce que tu avais à faire, et  je ferai à mon tour ce que j’ai à faire. M’émerveiller d’être vivant.

Je n’ai jamais tant pris conscience de cela qu’en voyant ce petit bout d’homme, notre petit-fils, en qui la vie battait son plein. M’émerveiller qu’il soit là.  A tel point que je redouble de prudence à son égard là où avec nos propres enfants je pouvais être plus négligent.

Je suis toujours  très touché de voir la particularité du regard que porte un grand-père, une grand-mère, sur leurs petits-enfants. Je crois que c’est cette conscience invisible de la vie qui se donne sans que nous n’ayons rien à faire d’autre qu’à la recevoir. « Cette enfant vous connait, elle sait à quel point vous êtes faible et lâche… vous démolissez tout  » s’écrient les parents. « Je n’ai rien à répondre à cela, j’ai tort » répond Victor Hugo. Et pourtant nous ne pouvons nous empêcher de lui donner raison.

Conférence organisée le 6 mars 2012 par le CCAS de Saint-Genis-les-Ollières