Luc 17, 26-35.37 – Quand et où le Royaume ? –

15 novembre 2013

Jésus disait à ses disciples : « Ce qui se passera dans les jours du Fils de l’homme ressemblera à ce qui est arrivé dans les jours de Noé. On mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche. Puis le déluge arriva, qui les a tous fait mourir. Ce sera aussi comme dans les jours de Loth : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; mais le jour où Loth sortit de Sodome, Dieu fit tomber du ciel une pluie de feu et de soufre qui les a tous fait mourir ; il en sera de même le jour où le Fils de l’homme se révélera. Ce jour-là, celui qui sera sur sa terrasse, et qui aura ses affaires dans sa maison, qu’il ne descende pas pour les emporter ; et de même celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière. Rappelez-vous la femme de Loth. Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera. Je vous le dis : Cette nuit-là, deux personnes seront dans le même lit : l’une sera prise, l’autre laissée. Deux femmes seront ensemble en train de moudre du grain : l’une sera prise, l’autre laissée. » Les disciples lui demandèrent : « Où donc, Seigneur ? » Il leur répondit : « Là où il y a un corps, là aussi se rassembleront les vautours. »


Prenant alors la parole, ils lui disent : « Où, Seigneur ? » Étonnante question, s’il est question de la venue du Fils de l’homme, on imaginerait plutôt que l’on s’inquiète d’un temps. Certes, le lieu n’est pas sans importance, l’œuvre de Luc est située dans un espace qui se dilate : l’évangile commence et se termine à Jérusalem, les Actes des apôtres montrent une extension de cet espace jusqu’à Rome, symbole de l’extrémité du monde. Or ce jour du Fils de l’homme est, vient de dire Jésus, comme l’éclair qui va d’un point du ciel à l’autre. Alors pourquoi s’inquiéter d’un lieu précis ? Pourtant, Jésus répond, et il nous parle d’un lieu marqué par la mort, point d’orgue de sa description dans laquelle le feu et l’eau dévastent tout. La mort, lui-même sera le premier à l’affronter. Il en fera le passage vers une vie inépuisable et comme un caillou jeté dans l’eau, la vie nouvelle va s’étendre à partir de ce centre pour tous ceux qui oseront ne pas retenir celle qu’ils connaissent aujourd’hui mais la lui remettre.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


Jésus a-t-il été le premier à affronter la mort ou plutôt le premier à affronter la résurrection ? Car d’autres sont morts avant lui. En affrontant la résurrection, il fait de la mort, mais surtout de l’angoisse ou de la tristesse qui l’accompagne, une ouverture à une espérance qui fait que la vie ne se résume ni se termine sur cette angoisse ou cette tristesse. Mais c’est sans doute là plus une question d’ordre théologique que psychanalytique. « Quand le royaume de Dieu ? » Il semble être invisible, là où on ne l’attend pas et surtout pas identique pour chacun. Et non dissocié de la souffrance et de la mort. Faut-il se sentir à ce point seul – rejeté par la génération- pour découvrir où et quand le royaume ? En dehors du Royaume (c’est-à-dire de l’inconscient du désir) solitude et mort semblent liées l’une à l’autre. Est-ce là tout l’enjeu de la résurrection de les dissocier et de permettre à l’homme de se réapproprier son désir face à sa solitude et face à sa mort ?

Jean-Marie Quéré


Jésus est-il le premier à affronter la mort ? Je crois qu’on peut répondre oui mais effectivement c’est une réponse théologique : il est le premier parce que lui seul aura pu scruter l’abîme d’anéantissement ouvert par elle et dans lequel Dieu ne veut pas voir tomber l’humanité. Le mal est dans la fascination par cet abîme. Dans sa mort qui précède toutes les morts humaines, il peut accompagner chaque mourant jusqu’à ce seuil et le franchir avec lui. Accompagnement qui ne fait pourtant pas faire l’économie de la solitude. Mais ce sont vraiment des choses dont on (je) parle sans rien y comprendre …

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


La fascination par l’abîme d’anéantissement est sans doute une des plus belles définition de la pulsion de mort que j’ai entendue. Sans doute, Jésus n’avait pas en lui la pulsion de mort,  que c’est en cela qu’il est fils de Dieu et que la résurrection devient envisageable. Et qu’il n’est en rien un sage ; le sage étant celui qui a la maîtrise de la pulsion de mort.
Quant à la solitude, je crois que c’est l’inverse. Tant que l’homme fuit sa solitude il ne peut reconnaître la présence de Jésus. J’ai vu plusieurs mourants ne pas vouloir de cette solitude, avec d’ailleurs souvent la complicité de l’entourage qui fait tout pour y échapper également. La mort devient alors un drame où la pulsion de mort des uns et des autres ne cessent de se manifester dans l’ambivalence la plus grande et qui annule tout sentiment de tristesse ou de désespoir.

Jean-Marie Quéré