Matthieu 4, 18-22 – Suivre ce qui est –

30 novembre 2013

Comme il cheminait sur le bord de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jetaient l’épervier dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Et il leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Eux, aussitôt, laissant les filets, le suivirent.
Et avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets ; et il les appela. Eux, aussitôt, laissant la barque et leur père, le suivirent.


Cette rencontre et cet appel sont étonnants par leur immédiateté. Pour donner un peu plus de réalisme à la scène, les historiens expliqueront ce que divers indices leurs donnent à penser : Jésus et ces hommes s’étaient déjà rencontrés et fréquentaient les mêmes milieux dans la ligne de Jean-Baptiste. C’est très possible, pour ne pas dire probable. Il n’empêche que Matthieu veut mettre quelque chose en lumière. D’une part, c’est Jésus qui est le maître, c’est lui qui appelle et il n’est pas question de candidature. D’autre part Simon, André, Jacques et Jean reconnaissent immédiatement qu’ils ont à le suivre. Nous sommes trop habitués à nos procédures modernes où l’on ne suit que celui que l’on choisit avec une liberté souveraine. Une liberté qui doit composer avec une souveraine illusion parce que le choix, de toute façon, se fait en nous bien avant que nous ne puissions aligner nos arguments rationnels, même si  cela ne flatte pas notre orgueil. L’aventure chrétienne, c’en est bien une, commence par un geste de confiance en Jésus qui va nous conduire à la multitude de nos frères par un chemin que lui connaît. Et c’est avec lui que la vérité de notre liberté va se révéler aussi et venir au jour. Et la joie avec. Il faut attendre son passage. A chacun de le discerner.

Frère Bruno Demoures, Abbaye de Tamié


« Un chemin que lui connaît ».  Je résiste un peu sur le terme connaître. Sans doute parce qu’il entretient quelque chose de la névrose et que l’on entend parfois dans les thérapies d’enfant : « Jésus connaît tout ce que je fais, il voit tout ». Ce qui est à entendre comme le déplacement d’une toute puissance parentale qui aurait regard sur tout. Avec la culpabilité que cela sous-tend. Alors qu’il s’agit d’être et non pas de connaître. C’est sans doute la grande différence entre la psychologie qui invite à se connaître soi et la psychanalyse qui invite à « être ». Pierre, André, Jacques et Jean le suivent. Ils suivent celui qui est, pas celui qui connaît. Cela fait penser inévitablement à ces thérapeutes qui tout de suite connaissent la personne qu’ils ont en face d’eux, dans une pensée magique qui ne prend le temps ni de la rencontre, ni de l’élaboration du transfert par lequel la personne va découvrir qu’elle a à suivre ce qui en elle est -je est un autre,  et non pas celui qui « la connaît » et qui aurait donc quelque chose à voir avec le gourou.

Jean-Marie Quéré

Merci pour la remarque. Il y a bien quelque chose à préciser sur ce point. De fait, Jésus ne connaît pas tout sur le mode d’un scénario ou sur le mode d’une caméra de télésurveillance avec laquelle on se figure « tout voir ». Mais il sait par connaissance intérieure, intime, personnelle, qu’il va à la fois vers ce Père dont il vient parler aux hommes et vers la résistance des hommes. Les hommes sont pris dans un filet bien plus serré que celui des pêcheurs du lac. Ce que l’on appelle habituellement « la connaissance de soi » en est effectivement une des pièces fondamentales, comme si une science permettait de faire l’économie de l’insaisissable de la vie, et du chemin par lequel, précisément, on accueille étape par étape le don qui nous est fait. Le « savoir » de Jésus ne fait pas l’économie de tout ce qui, dans notre condition, représente une incertitude quant aux péripéties à venir sur nos itinéraires mais il est savoir du drame à venir dans la non coïncidence entre le chemin vers le Père et le refus qui se manifestera inéluctablement. Les disciples en perçoivent quelque chose et peuvent oser la confiance. Ils ne savent pas où ça les mènera.

Frère Bruno Demoures