Théories éducatives : que croire ?

15 avril 2014
Avant de recevoir les questions de l’assemblée, j’ai proposé quatre méditations simples autour de la position de parents. Méditations, non pas à partir d’une réflexion théorique approfondie, encore moins dans une visée de définir ce que serait un bon comportement de parents, mais simplement guidées par une association de pensées. Le but de ces méditations étant de faciliter les questions et le temps d’échange avec les participants.
Je n’ai ainsi pas répondu directement à la question « que croire ? », mais plutôt invité les participants à se poser la question :  » qu’est-ce que j’en pense ? »
Le travail d’écriture, lorsqu’il s’agit de lire un texte pour une conférence n’est pas le même que lorsqu’il s’agit de l’offrir à la lecture. J’ai gardé ici la forme du texte de conférence avec les limites qu’il pose à la lecture.

Conférence dans le cadre du CCASS de Saint-Genis-les-Ollières en avril 2014

Première méditation : de l’imaginaire à la réalité
Se retrouver engagés dans une relation de parents n’est jamais simple.
À double titre.
– Tout enfant, quel qu’il soit, à un moment donné ou à un autre, ne se conforme pas à ce que nous avions imaginé ou souhaité : il pleure, il tombe malade au mauvais moment, il désobéit, il ne veut pas aller se coucher, il est en échec scolaire, il rentre plus tard que l’heure autorisée ou encore il est insolent.
Comment faire et que faire ? Quelle attitude adoptons-nous alors en tant que parents ? Nous fâchons-nous ? Punissons-nous ? Démissionnons-nous ? Déprimons-nous même parfois ?
Mais aussi, quelles conséquences cela a-t-il sur la vie de couple ? Quels effets cela produit-il ?
– Avoir un enfant, c’est passer du statut d’amants, de mari et femme, à celui de parents. À devenir parents, nous découvrons l’autre bien autrement que ce que nous croyions le connaitre tout autant qu’il nous découvre comme il ne nous connaissait pas. Une impossible rencontre avec l’autre voit le jour. C’est un tout autre rapport que celui de la séduction et de la vie amoureuse qui se met en place. Être parent,  c’est d’abord et avant tout inscrire le couple dans une relation de parole.

Deuxième méditation : débusquer la relation de cause à effet
Penser en terme de relation de cause à effet est le pire des pièges.  « C’est parce que ma mère ne m’a pas aimé, ou trop aimé, que je n’arrive pas à être heureux aujourd’hui » ou bien encore « c’est parce que mon père était absent et n’exprimait aucune tendresse que je ne sais pas exprimer mes sentiments et que je suis si timide » sont, entre autres exemples, des raisonnement de cause à effet qui empêchent de penser.
Il n’y a de compréhension véritable que celle qui naît d’une libre association de pensées. C’est pourquoi nous saisissons les choses, plus que nous les comprenons d’ailleurs, dans des moments où notre pensée vaque. Au volant de la voiture, au moment de s’endormir, en se  réveillant, ou encore sur les toilettes. L’inconscient a ceci de particulier qu’il nous parle que si nous le laissons parler à notre intériorité. Cette voix intérieure nous parle sans que nous le voulions ou sans que nous le décidions. A nous de la laisser nous parler.
D’où l’importance du « repensé » : « Tu sais j’ai repensé à ce que s’est passé hier et je me suis dit…. ». Le « repensé » est le fruit d’une réflexion profonde qui se fait en nous malgré nous. Il faut dire et redire à quel point le « repensé » est fondamental.
La relation de cause à effet, qui s’appuie sur le pragmatisme logique, empêche de penser.

Troisième méditation : l’objectivation du discours contourne la vérité subjective
Qu’est-ce qu’objectiver un discours ? C’est en faire un objet détaché de celui qui le dit et de celui qui l’entend. Il nous arrive, lorsque nous n’écoutons pas vraiment celui qui nous parle, d’être capable de répéter ce qu’il a dit au mot près. Nous redisons les mots, nous les présentons à l’autre comme s’ils étaient des objets, des choses.
Les conflits de couple nous apprennent beaucoup sur cette question : « Tu m’as dit tel mot et tel autre ! C’est ça que tu m’as dit »… « Oui, c’est  sans doute ce que j’ai dit parce que je n’ai pas d’autre moyen pour dire ce que je cherche à te dire, mais j’aimerais bien que tu entendes autre chose que les mots pour les mots. Car si tu continues à me prendre au mot, nous risquons de ne plus nous entendre ».
Il existe une satisfaction opératoire cérébrale au même titre qu’il existe une satisfaction opératoire dans la manipulation des objets. Nous pouvons manipuler les mots comme nous manipulons les objets tels que des clés ou un téléphone portable. En psychanalyse, cette satisfaction opératoire nous l’appelons jouissance. Jouissance pas en tant que recherche de plaisir, le plaisir ne se cherche pas il se rencontre, mais en tant qu’empêchement de la pensée. C’est pourquoi certaines personnes se retrouvent dépendantes de la jouissance. Non qu’elles la recherchent pour jouir mais pour ne pas penser. C’est une des difficultés majeures des personnes dépendantes à la drogue et à l’alcool. Il nous arrive de les entendre dire qu’elles ne veulent pas penser.
Lorsque Françoise Dolto a invité les parents à tout dire aux enfants, elle s’est rendue compte qu’elle avait été prise au mot, justement. Certains parents se sont mis à tout dire à leur enfant. Elle a alors corrigé son injonction en invitation à « parler vrai ». Il y a bien sûr une grande différence entre tout dire et parler vrai. Françoise Dolto n’était pas dans le jugement. C’est peut être ce qui a fait dire qu’elle était trop libérale dans l’éducation. Elle était dans la parole.
L’expression « parler vrai » convoque à une position purement subjective.  Parler vrai renvoie à l’intime en soi. Parler vrai correspond à une réalité intime, toute intérieure qui est de l’ordre de la  vérité subjective plus  que de la description objective.

Quatrième méditation : être parent c’est parler de l’enfant que nous avons été
Tout enfant a besoin de temps, plusieurs années, pour découvrir que son père, sa mère, ont aussi été des enfants. Et aussi que ses grands-parents sont les parents de ses parents.
C’est de garder présent en soi le regard que nous avions enfant qui nous permet de parler à nos enfants et d’être entendu par eux. Reconnaitre que nous avons aussi eu peur, que nous nous sommes aussi sentis seuls ou encore que nous ne nous sommes pas sentis protégés. Et qu’il était difficile, voire impossible, d’en parler. Ou même de le penser.
Comment se fait-il que n’arrivons pas à rejoindre nos enfants, là même où nous avons souffert de ne pas être rejoints par nos parents ?

Jean-Marie Quéré