Actualisation du préambule à la lecture du Nouveau Testament

Dimanche 12 octobre 2014

L’ANCIEN TESTAMENT
Depuis que Sigmund Freud, à travers la lecture des mythes a permis d’approcher l’insondable de l’inconscient humain, de nombreux psychanalystes se sont attelés aux textes de l’Ancien Testament soulignant ainsi leur dimension mythique et anthropologique. Alors que pour celui qui n’en a qu’une connaissance parcellaire, les textes bibliques pourraient se limiter à parler du rapport de Dieu avec les hommes, la pensée psychanalytique nous a ouvert un autre champ de lecture. En effet, la question centrale de l’ancien testament n’est pas seulement le rapport de Dieu avec les hommes mais tout autant le rapport que l’homme entretient avec les représentations qu’il a de Dieu. Si les représentations portées sur Dieu intéressent le psychanalyste, le croyant, lui, doit pouvoir mener les deux de front en découvrant que le Dieu de la bible, par son altérité radicale, appelle à interroger ces représentations. Il discernera ainsi, à travers ses propres représentations, ses projections inconscientes, essentiellement surmoïques, telles que père vengeur, méchant et craint, mère omniprésente ou qui ne serait que compréhension et attention. Sans un travail d’analyse de ces projections, nous ne pourrions envisager l’appellation « Dieu » comme tentative de nommer, de symboliser, la dimension d’altérité qui émerge en tout homme.
Aujourd’hui comme hier, il est pour chacun obscur d’approcher et de conceptualiser cette notion d’altérité structurant notre vie psychique. Qu’elle soit nommée Dieu, Innommable, Inaccessible ou encore Éternel dans certaines traditions classiques issues de la tradition juive ou chrétienne, Vie, Force, Élan, Autre dans une culture moderne qui tente, parfois avec raison, de contourner le mot de Dieu, cette dimension d’altérité déroute l’homme toujours enclin à se suffire à lui-même. Contrairement au moi qui se satisfait d’images successives auxquelles nous tentons de nous conformer, l’altérité, par définition, nous échappe. Lorsqu’il s’agit de lui donner un nom, jamais celui-ci ne réussira à la nommer totalement (1). Dans cette relation intime que l’homme entretient avec l’altérité qui le fonde, il apparaît que le psychanalyste et le bibliste se rejoignent. La question de la nomination de Dieu comme « tout autre » reste pour la psychanalyse un champ de recherche à revisiter sans cesse. Nous sommes aidés dans cette recherche par le travail des théologiens qui, par l’approche négative, travaillent à la déconstruction systématique des concepts alors que l’affirmation positive connaît toujours la tentation d’enfermer dans les concepts celui qu’elle veut nommer.
La lecture de la Bible comme le travail auquel engage la psychanalyse conduit à ne pas réduire la parole au langage qui l’énonce. En ayant une maîtrise parfaite du langage, le discours qui ne veut rien dire, la langue de bois, ne cesse de le démontrer. Il ne s’agit pas cependant de dissocier la parole du langage et de son apprentissage. Sans apprendre à parler, nous ne pourrions découvrir la parole qui, dès notre naissance, appelle à être entendue. Apprendre à un enfant à parler, ce n’est pas exclusivement soutenir avec lui une indispensable exigence quant au vocabulaire et à la grammaire d’une langue. C’est aussi le rejoindre dans ce qu’il ressent et qu’il exprime autrement que par des mots. Pleurer, crier ou même se taire sont aussi des formes de langage qui témoignent de la parole. Tout parent a à soutenir d’abord en lui-même, cette double exigence. Ou alors l’enfant vivra son rapport à la parole et au langage avec une facilité imaginaire qui l’empêchera de découvrir la difficulté, et le plaisir qui en découle, de manier les mots, de chercher ceux qui correspondent le mieux à ce qu’il ressent ou encore de s’intéresser aux différentes formes d’expression de la parole dans la culture. Parler ne servira pas pour lui à rencontrer l’autre. Il sera dominé par ses passages à l’acte plutôt que de vivre l’aventure intérieure du langage et de la parole. Nous l’aurons compris, la parole s’entend par ce qui  se dérobe. Les pensées que nous ne maîtrisons pas, les lapsus, les rêves ou les pensées impromptues. Ce qui ne manque pas de soulever un paradoxe : nous ne pouvons consentir à ce qui nous échappe qu’en nous attelant à penser, préciser et construire les concepts qui permettent de s’en approcher. La vérité apparaît alors dans l’échec à tout pouvoir dire. La résistance majeure à cet échec, et donc à la parole, se trouve dans la vanité rationaliste qui n’aura alors de cesse d’imposer aux manifestations de l’inconscient une surveillance quasi répressive.
C’est d’abord à travers l’identification à la relation de parole sans cesse émergente entre ses parents que l’enfant découvre ce que parler veut dire. Il s’agit d’entendre ici relation de parole dans le lien inconscient qui caractérise tout couple. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la relation de couple que d’être ordonnancée par cet étrange et intime lien où simplicité et désir de se parler rencontre la plus grande difficulté. Ce paradoxe, ressenti dans le couple comme un déchirement intérieur qui parfois mène à une incompréhension sans retour, peut devenir effrayant lorsqu’il sert un conflit qui ne trouve d’autre expression que la violence. Violence qui caractérise la mise en jeu répétitive d’une problématique infantile propre à chacun. Lorsque celle-ci est approchée avec la détermination éthique d’un retour en soi, cette dimension paradoxale témoigne de la division du sujet dans son rapport au désir. C’est la raison pour laquelle elle est l’expression d’une composante inconsciente majeure de notre manière d’entrer en relation. Sans la prise en compte de la structuration de la parole chez l’homme, nous passerions à côté des trésors que l’Ancien Testament renferme et où se mêlent poésie et approche de notre condition d’être parlant.

LE NOUVEAU TESTAMENT
Le Nouveau Testament, à travers le personnage central de Jésus, pose au psychanalyste une question plus délicate. D’autant plus lorsque ce dernier ne peut dissocier la réflexion que soutient la raison psychanalytique de la foi qui l’habite. La psychanalyse alerte quant aux traces de névroses infantiles dans la croyance, pouvant laisser penser qu’elle a ainsi fixé de manière définitive le sort de la religion, rejoignant ainsi l’idée marxiste d’un endormissement de la conscience individuelle. Cela n’a pas été sans conséquence tant pour les croyants, en particulier catholiques, qui nourrissent encore souvent une grande méfiance vis à vis de la psychanalyse que pour les psychanalystes qui considèrent la foi comme une névrose non analysée. L’opposition entre croyants et psychanalystes semble trouver son origine non dans certaines divergences quant à la question de la vérité qui les anime mais davantage dans le fait que la religion fait relever de quelqu’un, Jésus, ce que la psychanalyse ne fait relever de personne. Il aura fallu que Marc Oraison, Françoise Dolto, Denis Vasse, Louis Bernaert, Antoine Vergote, Jean-François Noël ou encore Jean-Pierre Lebrun et bien d’autres, s’inscrivent en faux face à cette idée préconçue, nous invitant ainsi à soutenir une réflexion personnelle profonde (2), nous permettant d’entendre avec une oreille sans cesse nouvelle l’ensemble de ces textes.
Il ne s’agit en aucun cas de défier la pertinence de Sigmund Freud quant à la dimension névrotique de la croyance et de la religion. Tout croyant se doit de découvrir de quelle manière il utilise la religion en rempart garantissant l’existence et la survie de valeurs qui lui sont propres. La pensée de Paul Beauchamp est de ce point de vue particulièrement féconde. Benoît XVI (3), au travers de sa première encyclique, en abordant la corrélation entre foi et raison, nous aide à avancer dans cette démarche. Cela ne peut cependant justifier de porter en étendard le drapeau de la foi aux fins de justifier un ordre de valeurs, toujours présenté comme menacé d’être réduit à néant, mettant alors la dimension subversive de la foi quant à notre propre moi sous le boisseau. L’acte moral authentique se reconnaissant précisément à l’aveu que le moi n’est pas tout puissant.
La suspicion des psychanalystes, dont beaucoup considèrent la foi comme un exutoire permettant de ne pas se confronter à nos représentations imaginaires, entretient la confusion entre foi et religion et ne cesse de nourrir l’opposition stérile entre foi et raison. Ce qui a comme conséquence de laisser entendre que seule la psychanalyse serait capable de raison.
Celui dont la vivacité adolescente n’a jamais complètement disparu, fort d’une énergie libidinale manifestant une vie intérieure qui ne trouve d’apaisement que dans la rencontre symbolique avec l’autre, pourra ainsi se reconnaître dans le personnage de Jésus qui associe sa parole à ses actes et met l’amour au centre des relations, tout en portant le défi au pouvoir établi. L’enseignement de Jésus pourrait alors s’apparenter à celui d’un sage ou d’un personnage éclairé délivrant un enseignement non violent ou encore à celui d’un hippie aux accents révolutionnaires. Sa capacité à s’adresser à chacun en le mettant face à lui-même, en fait même pour certains le premier psychothérapeute. Et ses actes de guérison, nommés miracles bien que le mot ne soit pourtant pas si fréquent dans les évangiles, en feraient un soignant à l’intuition hors pair prenant appui sur la parole comme source de changement. Il s’agit ici de percevoir les limites d’une telle vision qui ne laissent pas nécessairement percevoir que la vie de Jésus, considérée comme mythe ou entendue comme réalité, révèle pour chacun ce qu’il porte d’altérité.
Jésus en tant qu’homme témoigne de cette altérité. Il l’attribue cependant à quelqu’un qu’il nomme Père, qui n’a pas grand chose en commun avec les pères que nous nous connaissons et qui ne peut pas ne pas évoquer le « Nom du Père » avancé par Jacques Lacan, et avec qui il est en relation par l’Esprit. Ce triple visage -Père, Fils, Esprit- ne cesse d’interroger le croyant. Questionnement qui ne trouve heureusement pas de fin, et qui ne peut, pour chacun, se poser que dans son rapport intime avec ceux et celles avec qui il vit. À défaut, l’engagement dans une vie mondaine teintée d’un mission morale fallacieuse devient le moyen de contourner un face à soi-même auquel invite tout vivre ensemble.
Nous devons à la vérité de reconnaître que la tension que provoquent ces deux manières de considérer le personnage de Jésus et son histoire, entre mythe et réalité, est persistante et ne trouve pas d’apaisement. À relire l’ensemble des commentaires d’évangile édités à ce jour, cette tension ne manque pas d’être perceptible. À soutenir cette tension, nous découvrons qu’elle est le signe d’une division plus profonde. Celle à laquelle conduit le fait même de parler et qui nous fonde en tant que sujet. Sans l’expérience du divan, il nous aurait été impossible de découvrir la puissance d’une telle affirmation. C’est la position subjective qui fonde, au sens où elle en est le point d’ancrage, notre existence humaine. Être attaché à ce point à la position subjective, comme à une ancre, n’est pas sans inconvénient. Cela réduit d’autant le champ de notre investigation. Ainsi nos commentaires d’évangile n’ont pas l’ambition de soutenir la comparaison avec une lecture théologique qui nécessiterait des connaissances que nous n’avons pas. Ils sont d’abord une lecture subjective, prenant appui sur l’association de pensée (4), qui n’ouvre guère à la discussion savante. En effet, l’association de pensée, règle fondatrice de l’analyse, n’ouvre à aucune discussion. Durant une analyse nous ne devisons pas. L ‘association libre permet le retour en soi à travers ce que nous entendons ou lisons. Éditer nos commentaires n’a pas d’autre ambition que de répondre à l’invitation qui nous a été faite de partager « ce que cela m’évoque ». C’est pourquoi il sera plus juste dorénavant de nommer ce chapitre  « à propos d’évangile ».

LE FILS DE L’HOMME ET LA RÉSURRECTION
C’est à partir du constat de cette tension et de ses effets, qu’à lire et relire le Nouveau Testament, deux événements particuliers retiennent toute notre attention. À savoir, l’appellation « Fils de l’Homme » que Jésus donne de lui-même, et la résurrection. Au regard de cette position subjective, nous découvrons que peu nous importe alors la véracité historique des faits. En dehors du fait qu’ils ne cessent d’alimenter notre foi, l’existence persistante de ces deux événements dans des textes datant de deux mille ans pourrait suffire à légitimer la nécessité de la réflexion quant à leur déclinaison psychique. Nous l’avons dit, c’est d’abord à l’intime de soi-même dans la relation avec nos proches que la foi se découvre et, à notre sens, se réalise.
Il pourrait aller sans dire que ces deux événements, Fils de l’homme et résurrection, font de Jésus un homme d’exception. Pas un homme d’exception au sens où il faudrait en vénérer l’image. L’image, si présente dans la religion, est souvent le lieu favori de nos projections inconscientes et fait office de miroir dans lequel nous nous mirons. Ce qui nous permet de contourner la vérité de notre condition humaine, que ce soit par une valorisation de nous-mêmes ou à l’inverse par une dévalorisation systématique.
Être un homme d’exception, c’est être le porteur d’une autorité qui ne peut être réduite à une volonté du moi. C’est en cela que celle-ci est transcendante. Il est toujours surprenant de découvrir que ce n’est pas lorsque notre volonté s’en saisit que notre autorité est la plus grande, mais en se rapprochant de soi-même par le fait même de parler. Parler ainsi suffit à faire obéir un enfant. N’est-ce pas là un  grand mystère !

LE FILS DE L’HOMME
Fils de l’homme nous le sommes chacun. En se nommant ainsi, Jésus ne se pose donc pas en donneur de leçon mais en celui qui témoigne d’une fraternité avec nous. Il réfère cependant la fraternité à un Père tout autre et insaisissable. C’est cette fraternité, altérité en nous-mêmes, qu’il nous révèle. Il n’est Fils de l’homme, donc frère, qu’en référence à ce Père et non pas en son nom propre ou en celui de ses parents. Alors que Jésus ne tire aucune satisfaction personnelle de l’autorité dont il témoigne, nous nous retrouvons, par identification aux résistances de ceux et celles à qui il s’adresse, face à la satisfaction plus ou moins sourde qui ne manque pas de jaillir lorsque nous faisons preuve d’autorité. Satisfaction, la psychanalyse parle à cet endroit de jouissance, qui trouve son origine dans l’attachement inconscient à nos propres parents et dans leur idéalisation, symptômes de la toute puissance infantile qui croit encore et toujours leur faire plaisir en faisant comme eux. C’est parce que cet écart entre ce que nous souhaitons être et ce que nous sommes en réalité est irréductible, qu’il nous sera toujours impossible d’épouser entièrement cette position de Fils de l’homme. Notre foi ne se décline pas dans la recherche d’un idéal inaccessible, celui où il nous faudrait rejoindre Jésus ou l’imiter pour mériter son attention et ouvrir comme lui un chemin inédit, mais dans la découverte sans cesse renouvelée, d’un manque qui nous spécifie et nous structure. Jésus, en s’adressant à nous, et en nous rejoignant dans ce que nous avons de plus humain, nous met face à ce manque. Ainsi il nous révèle que nous sommes habités d’un désir inconscient qui est, parce qu’il n’est pas référé à notre volonté mais au manque que rien ne peut combler, source d’une liberté fondamentale. Croire que cette adresse vient de Jésus relève bien de la foi et ne peut être dissocié pour nous de la résurrection.

LA RÉSURRECTION
La résurrection, dans le Nouveau Testament, est un fait. Il ne s’agira donc ici ni de le contester, ni de le confirmer mais de l’interpréter. L’interprétation tente d’entendre l’écart structurel entre un acte et le discours qui en rend compte. Il n’y a, pour le psychisme humain, aucune possibilité de se représenter la résurrection. Pas plus qu’il n’y a de possibilité de se représenter la mort qui lui est liée. Ces deux réalités ne nous sont pas représentables.

Ne pas se reconnaître
Ses plus proches amis, au premier abord, ne reconnaissent pas le ressuscité. À tel point qu’ils le prennent pour quelqu’un d’autre. La résurrection n’est donc pas un retour à la vie, une réanimation, mais un changement d’état, une modification radicale de l’image du corps, inaccessible à notre vie psychique.  « Je ne te reconnais plus » pensent, et parfois se disent, les époux entre eux ou encore le parent à l’adolescent. « Il ou elle ne me reconnaît plus » dit avec une souffrance non voilée celui dont le père ou la mère est atteint d’une maladie dégénérative. Et « Je ne me reconnais plus » est une phrase que nous entendons souvent sur le divan. Ce constat est toujours une épreuve. L’image que l’autre a de moi, celle que j’ai de lui comme celle que j’ai de moi, ne fait référence à plus rien de connu et de maîtrisable. Pour celui qui n’est pas reconnu, le sentiment d’injustice et d’incompréhension est grand. L’agacement, parfois la colère, jusqu’à certaines formes de dépression, témoignent des résistances que cela provoque en nous. Nous nous retrouvons ainsi contraints à la paralysie dans notre capacité à parler et à penser.
Jésus ressuscité, lui, ne s’émeut pas de ne pas être reconnu. Cela ne l’empêche pas de parler. C’est justement par sa parole de ressuscité, adressée à l’intime de chacun, qu’il est reconnu. Il n’est pas reconnu par l’image de son corps mais par la parole qu’il adresse. Parole qui renvoie d’ailleurs souvent à une nouvelle manière de lire l’Ancien Testament. Cette parole est directement reliée à la Parole en tant qu’adresse à chacun d’une Vérité qui le révèle à lui-même. Cela évoque ce qui se passe à la conception d’un enfant lorsque la vie, ou la Parole donnée, se manifeste d’abord par le sang qui cesse de couler. Mais pour que cette Parole prenne corps dans la réalité, il est indispensable que la femme en atteste. Par cette attestation, « je suis enceinte »,  l’homme et la femme découvrent que le deux de leur intimité devient trois. L’invisible prend forme d’abord dans une parole échangée.

La Parole du ressuscité
En s’adressant à nous, le ressuscité nous met face à la Parole plus que face à nous-mêmes. Il n’est pas un miroir qui reflète notre image mais un appel à en attester. Ce n’est pas dans l’image de nous-mêmes que nous nous reconnaissons mais dans la Parole qui nous est adressée. Nous pouvons alors croire en une vie qui ne se réduit pas à ce que nous voyons ou percevons, à l’image visible de notre corps, mais à ce qui nous est dit et qui ouvre à l’invisible. La parole en tant que telle est invisible. Pour tout humain, la Parole ne vient pas de nulle part. Elle est recevable d’être présente dans l’adresse des parents qui ne se l’approprient pas pour eux. Je suis Jean-Marie parce que mes parents m’ont donné ce nom. C’est à dire qu’ils s’en sont dessaisis eux-mêmes. Par cette  dés-appropriation, l’enfant apprend à reconnaître la différence entre les mots du langage, la parole qu’ils révèlent et la Parole qui l’indexe. Un langage qui ne serait pas référé à la parole inconsciente et à la Parole de vie est vide de sens. Tout l’art du point pervers en chacun sera de savoir manier ce langage sans Parole à la perfection, en se persuadant qu’il en est l’origine.
Mais être nommé ne suffit pas. Il est nécessaire que l’enfant perde, non pas sa mère, mais l’image qu’il en a. La soif de la Parole, la soif de Dieu, ne peut être ainsi apparentée à un retour vers le paradis perdu, vouloir retourner dans le sein de sa mère, mais à une soif, un désir, plus inconnu et inaccessible encore que l’inconscient freudien, de se défaire de la fixation aux images et de leur tyrannie. Se résoudre, comme le sucre se « résout » dans l’eau, ce changement d’état, à ne pas reconnaître l’autre comme ne pas se reconnaître soi-même face à l’autre, témoigne de ce désir. C’est ce à quoi invite le divan. L’alternance entre la présence et l’absence de ses parents invite l’enfant à les appeler, à les espérer, à les attendre. Autrement dit, à parler. Il redécouvre à leur retour, et à chaque fois, sa mère et son père autres qu’il les avait imaginés dans son attente. Le manque à être, qui s’origine dans cet écart entre ce qui est attendu et ce qui est retrouvé, devient le creuset dans lequel l’enfant prend le pas du langage. Il découvre ainsi qu’il est habité d’une Parole qui persiste en lui malgré tout. Nous soutenons que sans la question de la résurrection, qui témoigne de la permanence de la Parole jusque dans l’absence, il n’y aurait pas de vie intérieure envisageable.

Jean-Marie Quéré

(1) Lire à ce propos le remarquable ouvrage de Jean-Pierre Lebrun et André Wénin, « Des lois pour être humain », Érès, 2012, sur lequel ce préambule prend un appui certain.

(2) Françoise Dolto dans « La foi au risque de la psychanalyse », Denis Vasse dans « Le temps du désir », Paul Beauchamp dans « Parler d’Écritures saintes », Jean-Pierre Lebrun dans « Des lois pour être humain », soutiennent, chacun à leur manière, cette position « subversive » vis à vis de cette idée préconçue.

(3) Benoît XVI, Dieu est amour, Bayard, 2006

(4) Voir à ce sujet l’introduction de la rubrique « à propos d’évangile » sur le site : www.jmquere.fr