Quant à la précarité…

Publié initialement dans le club de Médiapart – 11 mai 2017

Nous sommes dans nos villes les témoins impuissants de l’insupportable : de plus en plus de personnes, dont des enfants de tout âge, vivent dans la rue, dorment sous un porche d’immeuble ou sous la galerie d’une gare, emmitouflées dans des couvertures usées sur des cartons récupérées. Pas de salle de bain pour se laver, pas de toilettes pour faire ses besoins, pas de cuisine pour préparer et partager un repas, pas de chambre pour se retrouver dans la chaleur d’un lit. La poésie à laquelle nous invite tout lieu où se déploie notre intimité est bafouée, anéantie. Comment nous est-il possible de vivre ainsi ? Ce n’est pas faire outrage que de dénoncer la responsabilité politique de cette insupportable réalité. Le prix exorbitant des loyers, la répartition obscène des richesses, le retrait de l’État dans l’accès aux soins pour tous, la mainmise du mercantile international sur la santé somatique et psychique, la déliquescence voulue de la prévention au profit de l’exploitation industrielle de la répression, la valorisation néo-libérale de l’individualisme, sont autant de réalités inouïes que nos démocraties modernes entretiennent avec une indécence scabreuse. À des prises de positions humanistes, souvent réduites à un idéalisme puéril, s’oppose le paradigme de l’austérité. Mais l’austérité pour qui ? Pour ceux dont la souffrance psychique est telle qu’ils n’ont pas ou plus la force de soutenir le désir en eux et se retrouvent livrés à l’emprise de l’alcool, de drogues et autres produits de substitution qui font les beaux jours des paradis fiscaux ? L’austérité pour qui ? Pour les nantis qui ne manquent de rien et se trouvent prisonniers d’un monde sans égalité ni fraternité ? L’austérité pour qui ? Pour un enfant nouveau-né perdu au milieu de la Méditerranée, accroché aux bras d’une mère qui cherche désespérément une terre d’asile ? L’austérité pour qui ? Pour nous occidentaux qui ne savons plus comment faire avec un individualisme auquel nous ne savons comment échapper ? Le mot austérité est utilisé de manière abusive et mensongère qui sous-entend que le manque serait à l’extérieur, et que chacun, comble de l’individualisme, devrait faire suivant ses moyens. Ainsi dans une petite rue du quartier de la Croix-Rousse à Lyon, s’arrête un homme au volant de sa Rolls-Royce sans même voir celui qui, à dix mètres de lui, vit sous des cartons dans une cour abandonnée entre deux immeubles.

Comment pouvons-nous vivre ainsi ? Une fois la crise réglée par l’argent, le pragmatisme et l’efficience dont on nous rabat les oreilles, nous aurions le temps de nous occuper de l’intolérable et de l’injustice, de l’envie suscitée et du désespoir, du désir et de l’amour ! Toute crise, qu’elle soit d’adolescence ou de couple, financière ou sociale, en appelle pourtant à s’arrêter pour approcher, penser la réalité inconsciente de notre condition humaine dans ce qu’elle a de symbolique, d’imaginaire et de réelle. Il n’est pas possible de vivre sans maison. Sauf à être atteint dans sa capacité à désirer et à aimer. C’est bien entre les quatre murs d’une maison que les amours se fondent et se défont, que les corps s’invitent et se rencontrent, se séparent et se retrouvent, s’attirent et se repoussent, s’aiment et se haïssent. En un mot, qu’ils se parlent. C’est dans une maison que les enfants sont conçus, naissent, s’identifient aux adultes, écoutent les histoires et apprennent à lire, découvrant progressivement l’équilibre intérieur qui les structure. C’est dans une maison que nous apprenons les rires, les cris, les pleurs, les jours de fête et la tristesse des séparations. Lieu de notre intimité, des portes fermées, de la nudité, de l’abandon au sommeil, où se mêlent à l’odeur des corps celle des fleurs offertes et des effluves. Lieu des repas préparés, de la lessive, de la vaisselle à faire, des papiers à ranger, des clés que l’on cherche. Lieu ou se découvre la poésie du quotidien sans cesse réinventée. À l’entrecroisement de la réalité tangible et de la réalité symbolique, la maison devient lieu habité. Sans cette inscription dans un lieu, la vie ne pourrait prendre corps en chacun. Elle se disperserait dans l’inconsistance du fantasme et d’un imaginaire sans limite, sans éprouvé, sans ancrage. Sinon comment le corps humain deviendrait-il lui-même lieu, espace, marque où peuvent s’unir dans leur distinction, le moi et le sujet, le conscient et l’inconscient, le visible et l’invisible, la solitude et l’être ensemble, la mélancolie et la promesse, le rêve et la réalité ? Ainsi s’incarne en chacun le désir inconscient de fraternité, de liberté et d’égalité avec ses semblables.
« Je rentre chez moi ». C’est bien en moi que je rentre en retrouvant ma maison. La maison donne au terme de lieu toute sa dimension symbolique. C’est dire qu’elle donne consistance à ce que nous ne pourrions pas dire avec des mots, devenant le lieu de l’image inconsciente du corps. C’est dans cet espace à la fois extérieur et intérieur, « chez moi », que l’enfant met en scène, par le jeu invisible des identifications, le vecteur toujours naissant de son désir. Enfant, entre neuf et treize ans, je jouais dans la maison de ma grand-mère, des après-midi entiers au grenier. J’agençais du vieux mobilier cassé, déposé là. J’en faisais un bureau, un salon, avec un fauteuil dans lequel je m’asseyais et un vieux canapé où j’invitais déjà, sortis de mon imagination, des gens à parler avec moi. Je ne savais pourtant, à l’époque, rien du métier de psychanalyste. Connu de tous, parents, oncles et tantes, ce lieu n’en retenait pas moins une dimension secrète, à jamais inaccessible à un autre que moi. Pourtant, récemment, quelque cinquante ans plus tard, lors d’une réunion de famille, une cousine, aujourd’hui propriétaire de la maison, a eu cette phrase : « on a aménagé des chambres dans le grenier de Jean-Marie ». Derrière cette formulation j’ai alors perçu, ému par la traversée du temps, la présence bienveillante et déterminée de ma grand-mère qui à l’époque ne montait plus depuis longtemps l’échelle pour jeter au bas quelque botte de foin destinée à l’étable, mais qui se postait en gardienne du grenier de son petit-fils tendrement aimé et sur qui il aurait fallu marcher pour le profaner. Que cette réalité si précaire, lieu de l’enfance, de l’intime et du rêve que chacun porte en lui, soit niée et c’est notre humanité qui est bafouée. La précarité n’est plus considérée que socialement, et non structurellement comme inhérente à la condition humaine. Elle devient la plaie inévitable d’un fatalisme contre lequel les bonnes œuvres rendues à leur impuissance ont à lutter selon leurs maigres moyens.

La précarité trouve son origine dans l’étape de la naissance et des premiers mois de la vie. Cette période de dépendance extrême à la mère ou à son substitut associe la précarité à la question du manque. Ce manque de l’autre, fondement du manque à être, sera, la vie durant, ce autour de quoi le désir de tout humain se structure. À condition cependant que la promesse de rencontre et d’apaisement soit tenue. À défaut, c’est l’injonction à combler le manque par tous les moyens possibles qui prend le pas . Alcool, stupéfiants et médicaments trouvant là une place de choix, quel qu’en soit le prix à payer. Le manque devient errance et il n’est alors plus possible d’investir un « lieu de vie », un « chez moi ». C’est pourtant par le jeu de la présence et de l’absence de l’autre comme de la sienne propre que « le lieu de vie » rend visible, par l’organisation du quotidien, l’invisible du désir. L’habitat devenant le lieu de projection de l’espace intérieur de ceux qui y vivent. Toute société qui ne garantit pas la possibilité de ce « lieu de vie » pour chacun conduit la personne errante, « en manque », à la rue en la livrant à la couardise du plus fort. La loi, garante du désir inconscient dans le devenir humain, perd alors sa qualité de soutien pour tout un chacun dans sa relation à l’autre et au monde. L’accès au logement, autonome ou accompagné devient un pari nécessairement perdu d’avance. Les Maisons d’Enfants à Caractère Social, les Instituts Thérapeutiques Et Pédagogique ou encore l’hôpital psychiatrique ne sont plus considérés comme des lieux de soins et d’accompagnement. Ils deviennent des lieux réduits à une somme comptable déficitaire, désertés par la puissance publique, dans lesquels les professionnels doivent parer au plus urgent sans que leur soit donné le temps de penser. En revanche, les prisons dépassent toutes leur capacité d’accueil. La répression et l’enfermement carcéral devenant alors une occasion de plus pour les actionnaires des sociétés privées spécialisées dans la surveillance de faire leur beurre.

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits
Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis

Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, je bâtis ma maison

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes

Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ambre
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre

Ma chambre est une église où je suis, à la fois
Si je hante un instant ce monument étrange
Et le prêtre et le Dieu, et le doute et la foi
Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange

Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit
Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit

Mon lit est une arène où se mène un combat
Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens
Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça
Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain

Où mes grandes fatigues chantent quand je m’endors
Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort

Je m’invente un pays où vivent les soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits
Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis

Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, je bâtis ta maison

Barbara – Ma maison

Jean-Marie Quéré