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Douleur et handicap mental

Dimanche 4 octobre 2015

Cette conférence a eu lieu le 24 septembre 2015 dans le cadre d’une journée organisée par Patrice Rongeat de l’ADAPEI du Rhône  sur « douleur et handicap mental ».

 

La référence absolue du psychanalyste est la position du nouveau-né et du tout petit, celui du temps de l’infans. En effet, la période où l’enfant n’a pas accès au langage verbal, à l’usage des mots pour se faire entendre et comprendre, nous apprend quelque chose quant à l’approche de la douleur. La psychanalyse n’est pas une discipline pour illuminés en mal de sexualité plus ou moins épanouie. Et si le psychanalyste ne traite pas la douleur, il n’en a ni les compétences ni les outils, en revanche, il traite de la douleur. C’est dire qu’il s’attache à entendre, et à ce que soit entendu, ce qui n’est pas dit avec des mots. Le psychanalyste donne toute son importance à ce qui parle en dehors du langage verbal.
Lorsqu’un nouveau-né pleure, ce ne sont pas des pleurs que nous entendons. C’est la tension douloureuse qui appelle à être parlée : « J’ai faim, j’ai soif, j’ai sommeil ». Sa parole est sous-jacente à ses pleurs. Une mère, un père n’attend pas de son nouveau-né qu’il dise «j’ai faim ou j ‘ai mal » pour prendre soin de cette tension et chercher à la soulager. Lacan disait que « l’on pense avec les plis du front ». C’est bien ce qui se passe lorsque nous entendons notre nouveau-né pleurer : nous plissons le front pour pouvoir entendre ce qu’il dit en pleurant. Le tout petit ne sait pas qu’il parle mais il attend, il appelle, il espère devrait-on dire, être entendu. C’est pourquoi nous ne pouvons que reconnaître cette évidence qui caractérise notre humanité : la parole est première. Il nous faut nous répéter cette évidence tellement le changement de perspective est radicale et toujours à remettre sur le métier : ce n’est pas de dire les choses qui importe mais d’abord de les entendre. Nous nous retrouvons souvent dans une impasse en tant que professionnels à cet endroit car nous attendons de l’autre qu’il dise où il a mal plutôt que de nous attacher à entendre la parole qui émane de lui à travers ce qu’il exprime : pleurs, cris ou encore mutisme. C’est à nous d’entendre ce qu’il ne peut pas dire. C’est d’ailleurs souvent une des principales angoisses de parent : « est-ce que je vais l’entendre ? » C’est la raison pour laquelle nous prenons nos enfants nouveau-nés dans notre chambre durant quelques mois, pour être sûr de l’entendre. C’est toujours étonnant, lorsqu’on est jeune parent, la manière avec laquelle on se réveille au moindre bruit de notre enfant alors qu’avant d’être parent, rien  ne pouvait nous réveiller ou nous faire lever !  Sans cette préoccupation fondamentale « est-ce que je vais l’entendre ? », les pleurs ne seraient que des pleurs et la parole serait passée sous le boisseau.

La parole, au sens psychanalytique, a comme caractéristique de ne jamais pouvoir s’exprimer directement. Et pour qu’elle prenne corps chez l’enfant, ou plus exactement pour que le nouveau-né prenne corps en parlant, il faut qu’un autre l’entende. Sinon comment pourra t-il apprendre que c’est  la faim qu’il pleure ? Ou la soif ? Ou le mal aux dents ? Si cette parole première, originaire n’est pas entendue, c’est à dire interprétée, elle ne pourra s’organiser dans un langage quel qu’il soit. Peu importe que le langage soit verbal, non verbal, pictural ou musical. La parole ne s’intellectualise pas, elle n’est pas recherche d’explication de cause à effet, elle est symbolique. C’est à dire qu’elle agit celle ou celui qui l’entend. Ainsi lorsqu’une mère entend par les pleurs de son enfant qu’il a faim, elle lui donne le sein ou va préparer un biberon. Elle ne raisonne ou ne discourt pas pendant des heures pour comprendre le pourquoi du comment. D’ailleurs souvent elle dit : « on a faim », « on a sommeil ». Ce « on » révèle à quel point la parole est autant en elle qu’en lui, en l’autre qu’en soi. Et nous n’avons jamais vu ou entendu de parole sans corps. C’est pour cela que nous pouvons avancer que non seulement la parole est première mais qu’elle est rencontre.
Nous n’avons jamais vu de corps sans douleur. Le nouage entre parole, corps et douleur est alors primordial. il produit une tension dans le corps qui se concentre en un seul et même mouvement : à savoir l’appel vers l’autre. Si un nouveau-né n’avait jamais mal nulle part sans pouvoir le dire, nous n’aurions pas beaucoup d’occasion de rencontre avec lui. Étrange paradoxe de notre condition d’être parlant : c’est  lorsque nous n’avons pas les mots pour dire là où nous avons mal que nous sommes au plus près de la parole qui nous anime. Lorsqu’un enfant commence à parler et se fait mal en se cognant à une table, et qu’on lui demande où il a mal, il montre la table. La douleur l’extériorise de lui-même.

S’il y a une douleur qui dépasse toutes les autres, plus insidieuse qu’un mal de dents et plus violente qu’un coup sur la tête, c’est bien celle de ne pas être entendu. Ne pas être entendu rend fou. C’est quelque chose que nous entendons souvent sur le divan : « il ne m’entend pas » , « je ne suis pas entendu », « je n’arrive pas à me faire entendre ».  La dépression pointe son nez. Aucune molécule ne vient soulager cette douleur et le seul baume qui l’apaise c’est l’espérance qu’un jour nous puissions être entendu. Lorsque ce n’est plus le cas, la pulsion suicidaire efface toute trace de cette espérance, tout désir de rencontre. Le corps qui se crispe et qui a souvent besoin de crier, la colère qui gagne et qui tape, la peur qui devient panique dans un regard éperdu. Le nouveau-né nous apprend cela : les pleurs puis les cris qui peinent à reprendre leur souffle, les poings sur les oreilles, non pas pour dire « je ne veux rien entendre » mais pour dire « je ne peux plus rien entendre tellement ma douleur prend toute la place et que tu ne comprends rien à ce qui m’arrive, à tel point que je ne pense même plus pouvoir être entendu».  Quel parent n’a pas été un jour désespéré face à un tel mouvement. Car c’est sans doute une des choses les plus difficiles, rejoindre celui qui est pris dans ce cercle infernal d’une douleur qui nous enferme sur nous-mêmes dans un double mouvement d’un appel incessant à l’autre et d’un refus qu’il s’approche. le travail d’équipe est alors primordial. Travailler ensemble à s’approcher sans cesse de la douleur de celui qui ne pourra jamais entièrement la dire pour entrer dans le symbolique singulier de chacune des personnes dont nous avons la charge.

Lorsque la douleur de l’enfant n’est pas tricotée avec les mots de l’adulte, si on ne lui dit pas que ce n’est pas la table qui a mal mais bien lui, l’enfant se trouve pris dans les griffes de la jouissance. N’ayons pas peur de mots. La jouissance c’est ce qui nous absente à nous-mêmes. La jouissance, non seulement ça ne parle pas mais ça nous désarticule de nous-mêmes. C’est pourquoi elle est toujours une sensation douloureuse qui fait du bien. « Et ce mal qui nous fait du bien ». La jouissance est un mouvement intérieur qui vient d’un abîme intérieur inconnu, toujours inexploré, qui nous désarticule de la parole et du désir. Et si elle est toujours d’ordre sexuel, c’est à dire qu’elle est inhérente à notre identité d’humain, la jouissance ne se réduit pas à la sphère génitale. La peur, celle avec laquelle nous fricotons au volant de nos bolides, au bout de nos élastiques en s’élançant du haut d’une grue, accroché à nos parapentes ou en regardant un film d’horreur est sans aucun doute la plus fine des jouissance. C’est pourquoi nous n’avons jamais à rire d’un enfant qui a peur. Toute peur est à prendre au sérieux pour éviter justement que l’enfant se trouve acculé dans sa jouissance. Dans la jouissance il n’y a pas d’autre et nous sommes ligotés dans un moi tout seul qui nous rend sourd. C’est la raison pour laquelle, lorsque nous sommes adulte et un peu équilibré, nous ne jouissons pas avec le premier venu. Nous nous laissons aller à la jouissance dans un lien qui l’autorise et la canalise. Ce lien s’appelle le conjugal qui a la même racine que  conjugaison. Sinon tel le pervers, nous jouissons tout seul, sans nous conjuguer avec quelqu’un mais en profitant de lui et en le laissant dans une sidération dommageable et mortifère. Lorsque j’étais psychomotricien avant d’être psychologue puis psychanalyste, les enfants qui avaient des difficultés avec la conjugaison, étaient souvent des enfants qui dans leur for intérieur, inconscient, n’avaient pas saisi ce que pouvait être la conjugaison entre leurs parents. Souvent ils pensaient être nés que de leur mère ou avoir été déposé par leur père dans leur mère. La conjugaison cellulaire d’un point de vue génétique est une des réalités les plus difficiles à saisir parce qu’elle nous met face à une altérité radicale sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir et qui ne dépendra jamais de notre bon vouloir. Tout comme l’enfant qui montre la table n’arrive pas encore à conjuguer l’objet, son corps et la douleur. Il nous faut alors prendre soin de sa douleur, frotter là où il a mal, faire un mimi, mettre de la pommade, pour qu’il réalise que l’autre peut se conjuguer à sa douleur et qu’il ne servirait pas à grand chose de passer de la pommade sur la table.
Je me souviens avoir reçu un enfant de 5 ans qui était en proie à des terreurs nocturnes. Il était toutes les nuits terrorisé par un bruit qui le réveillait. Il imaginait alors, c’est à dire qu’il le vivait pleinement, que quelqu’un qu’il ne connaissait pas, un étranger, montait l’escalier de la maison en tapant fort sur les marches. Grâce à une grande régularité dans les séances qui nous avait permis à l’un et à l’autre de nous apprivoiser et lui avait permis de découvrir que le dessin pouvait être une manière de parler et d’être entendu, j’ai réalisé, à travers le dessin qu’il avait fait d’un tambour en forme de cœur, que le bruit qu’il entendait n’était autre que celui, dans le silence de la nuit, des battements de son cœur dans l’oreiller. Lorsqu’il a réalisé, conjugué le bruit avec son cœur, ses terreurs ont cessé. J’aurais pu chercher longtemps, « me prendre la tête », pour trouver une explication à sa peur dans une relation de cause à effet toujours stérile : aurait-il entendu un bruit traumatisant dans sa petite enfance, aurait-il vu un film bruyant, avait-il peur de sa maman, de son papa, de sa grand-mère et pourquoi pas de la voisine ou encore de la maîtresse ? Sans écouter, à travers son dessin, ce que lui avait à dire de son monde interne. Entendre la parole qui ne se dit pas structure notre monde interne. Sinon il est chaos. C’est cela la genèse de la parole, son commencement.

Voila ce par quoi passe le désir. Le désir de vivre, enraciné dans notre vie inconsciente et qui mobilise toutes nos forces vives. Bien que nous confondions souvent les deux, le désir n’a rien à voir avec l’envie. Il n’est pas toujours aisé dans notre pratique quotidienne de faire la différence entre les deux. L ‘envie porte toujours sur un objet. Je veux l’objet que je convoite : un biberon, un bonbon, une nouvelle voiture, un nouveau téléphone. Le désir quant à lui, n’a rien à voir avec la volonté et il porte sur le corps. Il porte le corps. Je ne veux pas que mon cœur batte. Il bat. Je ne veux pas vivre. Je vis. Je ne veux pas parler, je parle que je le veuille ou non. Ou plus exactement, ça parle en moi que je le veuille ou non. Et si je n’ai pas la clé d’un langage pictural, des pinceaux, des gouaches, peut-être ai-je la clé de Sol ou la clé de Fa pour dire ce qui parle en moi. Ou peut-être ai-je plus communément celui du langage verbal, celui des mots. Ou n’ai-je ni l’un, ni l’autre. Juste des cris, des pleurs, des mots assourdissants, assommants, qui se répètent sans fin, jusqu’à ce que l’autre entende quelque chose de ma douleur. Je devrais dire, dans la réalité du travail en institution, jusqu’à ce que les autres engagés dans un travail d’équipe entendent quelque chose de ma douleur. S’attacher à entendre et non pas à dire pour se faire entendre devrait fonder tout travail d’équipe. Sinon, à ne pas être entendu, le corps devient une forteresse, en apparence inapprochable, mais qui cache une vulnérabilité extrême, similaire à celle que nous avons tous connu, la vulnérabilité première du nouveau-né mais qui témoigne pourtant d’un désir inouï, extraordinaire, de vivre.

Jean-Marie Quéré

Qu’est-ce que l’amour ?

28 avril 2014
Cette conférence a été donné dans le cadre du CCASS de Saint-Genis les Ollières en juin 2013

Qu’est-ce que l’amour ? Quelle impossible question ! Et je ne suis pas sûr que le psychanalyste soit le mieux à même d’y répondre. D’autant plus qu’il a vis à vis de l’amour une position quelque peu subversive. En effet, pour lui, l’amour ne se définit pas par des comportements prenant appui sur des comportements valeureux. Le seul point d’appui à l’amour est, pour le psychanalyste, le désir inconscient. C’est dire à quel point nous n’y avons qu’un accès parcellaire. C’est pourquoi, il va nous falloir, avant de considérer l’amour comme étant tourné vers l’autre, l’envisager d’abord comme une excursion en soi.
Mon propos tentera de rappeler simplement quelques points du développement de l’enfant qui structurent ses relations d’amour. Nous verrons de quelle manière ces points  de structure  n’ont de cesse d’être réactualisés quotidiennement dans toutes nos relations d’amour, qu’elles soient conjugales, filiales ou amicales. Cependant, l’amour ne pourrait en aucun cas être réduit à ce qui s’est bien ou mal passé dans notre histoire. Au contraire, il nous faut considérer que notre histoire, quelle qu’elle ait été, révèle, qu’on le veuille ou non, ce que peut être l’amour. Ce n’est pas là la part la moins mystérieuse de l’amour. Telle la flèche de cupidon qui vient nous toucher au cœur avant même que nous allions à sa rencontre.

Le psychanalyste entretient avec le poète un lien d’affinité particulier. Sans doute parce que, tout comme l’amant d’ailleurs, le poète écrit et n’écrit que dans l’ordre de la subjectivité. Sa description des objets et du monde n’est en rien objective. Il ne dit pas ce qui est. Il dit ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. Avec une grande acuité, le poète est tourné vers l’intérieur de lui-même. Les mots qu’il emploie sont directement reliés à la parole qui siège en lui. Tout comme l’enfant, le poète parle avec son cœur. Comme tout ce qui touche au désir, il nous faut bien reconnaître que parler avec son cœur ne se fait jamais sans souffrance. Entendons ici souffrance comme ce qui vient nous altérer dans la certitude que nous avons de nous-mêmes et qui se manifeste à travers toute la palette des affects qui nous pétrissent et qui vont de la tristesse la plus profonde à la joie la plus grande, du désespoir le plus sombre  à l’espérance la plus éclairée. Cette intrication intime entre désir et souffrance, l’amant la sait mieux que quiconque.
Ne pas vouloir souffrir, c’est ne pas pouvoir supporter ce qui vient nous altérer. Autrement dit, ne pas vouloir souffrir empêche d’aimer. Lorsque la névrose prend le pas dans notre vie, il n’est plus possible de soutenir cette articulation entre souffrance et  désir. Ainsi, il n’est plus possible à l’humain de prendre soin de l’humanité en lui et en l’autre. Le désir reste tapi derrière la pathologie qu’il ne peut traverser et qui ne le transcende pas. La vie de l’homme n’est plus poésie. Elle n’est plus créatrice.

Comme tout travail de création, l’amour est laborieux. C’est dire qu’il nécessite du temps. Nous n’aimons ni en une fois, ni une fois pour toute. Nous le savons tous, sans la répétition besogneuse du quotidien, il n’y a pas d’amour qui se découvre. Je considère en effet, que l’amour humain n’est pas tant don que découverte. Aimer, c’est d’abord se découvrir soi-même. On le voit bien chez les adolescents, précipités trop tôt dans une relation sexuelle et qui ont un mal fou à se déshabiller, à se découvrir. L’acte même d’aimer et d’être aimé, ne peut être que le fruit d’une mise au travail avec soi-même. Tel le tailleur qui travaille la pierre. Il cisèle, il reprend sur le métier, il polit, il casse parfois. Mais étonnamment, inlassablement, il recommence toujours. L’objet qui se transforme entre ses mains perd ainsi son statut d’objet et devient progressivement symbole. Symbole qui  traduit un monde intérieur fait d’images, de sensations, de souvenirs, de sentiments. L’alliance, anneau d’or porté au doigt, est sans aucun doute le symbole par excellence. Elle dit autre chose que ce qu’elle est objectivement, un simple anneau d’or. Elle dit ce qui parle et que nous ne pourrions pas dire uniquement qu’avec des mots. Le symbolique dit l’invisible. C’est pourquoi la dimension symbolique permet de découvrir en nous l’invisible qui ne trouve les mots pour se dire que d’être rejoint. Ça nous touche. Ça nous parle. Ça nous parle au deux sens du terme : c’est à dire que le symbolique me parle à moi mais également parle de moi.
« Heureux celui qui chante pour l’enfant, heureux celui qui sanglote de joie pour s’être enfin donné d’amour, heureux les amants séparés» chante Jacques Brel.
C’est par intuition poétique qu’en quelques vers seulement, il passe de l’enfant à l’amant. Le bonheur de l’un semblable au bonheur de l’autre. L’un et l’autre se donnent d’amour et pleurent de joie. L’un et l’autre aiment par-dessus les hommes, par-dessus le monde. L’un et l’autre vivent avec la même intensité –la force de vingt ans-. L’un et l’autre ne trouve leur bonheur que dans la séparation. Dans sa manière de voir les choses, de les vivre, d’être en dehors du monde, l’amant dit à quel point il n’y a pas de fin à l’enfance. Avec le poète, nous redécouvrons que l’amant est un éternel enfant et l’enfant un éternel amoureux. L’enfance n’est pas une période de la vie qui dure 5, 10, ou 15 ans. Elle reste présente en chacun, vivante, traversant le temps qui passe, peu encline aux influences de la raison. Elle reste perceptible, à fleur de peau chez le timide ou le colérique, déniée chez l’homme qui se prend au sérieux, libre de chanter chez le poète. Qu’on le veuille ou non, elle donne au corps sa marque, sa manière d’être et d’entrer en relation, d’appréhender le monde.
Être adulte alors, ce n’est pas ne plus être un enfant, mais c’est donner à l’enfant que nous avons été la parole qui n’a pu être entendu ou qui n’a pu dire.
Autant parait-il évident de considérer l’amant heureux comme celui qui retombe en enfance, autant il est une des tâches les plus difficiles d’accompagner celui qui souffre des affres de la relation amoureuse jusqu’aux portes de son enfance. Pour l’amant éconduit, il n’y a bien souvent de réalité qu’immédiate. Un désir qui brûle ou se délite, une pulsion qui taraude et conduit sur des chemins de traverse, une maîtresse qui ne se donne pas, un mari qui part pour une autre, une déception qui confirme que personne ne l’aime. C’est pourtant d’abord et avant tout de son enfance dont l’amant souffre.
Être amoureux renvoie à la toute première relation amoureuse, celle dans laquelle chacun a été impliqué malgré lui : à savoir la triade mère, père, enfant.
En ça, la relation amoureuse n’est jamais une relation duelle. Elle convoque nécessairement la dimension tierce. En rigueur de terme, il n’y a de relation amoureuse qu’au regard de cette trilogie. Vous l’aurez compris, je vous conduis ici jusque vers le complexe d’Œdipe. Complexe d’Œdipe qui n’est pas pour l’enfant un point de départ dans la relation amoureuse mais au contraire sa résolution. En effet, la problématique œdipienne ne commence pas à cinq ans lorsque le petit garçon pense que quand il sera grand il se mariera avec sa mère et que la petite fille est sensuellement attachée à son père. La problématique œdipienne est présente dès la naissance, voire dès la conception de l’enfant, au regard de la relation qui lie tout couple appelé à devenir parents.

Le complexe d’Œdipe comporte trois temps.

I – Premier moment de l’Œdipe
Ce qui caractérise la relation mère-enfant dès la conception et durant les premiers mois après la naissance, est le rapport d’immédiateté. Tant au niveau des soins qu’au niveau de la satisfaction des besoins, tout dans la relation mère enfant est placé sous le signe de cette immédiateté. Il n’est pas possible au nourrisson d’attendre lorsqu’il a faim ou qu’il a sommeil. Tout comme il n’est pas possible pour une mère d’attendre pour lui répondre. Tout en elle est mobilisé vers son nouveau-né. C’est ainsi qu’est induit dans la relation entre la mère et l’enfant une aliénation réciproque. Être aliéné, c’est appartenir à l’autre et appartenir à quelqu’un, c’est être son objet. Cette aliénation réciproque fait donc de chacun, mère et enfant, l’objet de l’autre. L’enfant, par son statut si particulier de dépendance extrême, sans concession possible avec la moindre autonomie physique et psychique, tout pris qu’il est dans son aliénation, se vit comme l’objet de sa mère. Il en est même l’unique objet. Objet qui comble la béance en elle. Béance réelle, anatomique, utérine. Mais également béance psychique qu’il lui suppose par cette attention incessante qu’elle lui porte. En d’autres termes, l’enfant a tout pour s’identifier à cet objet qui comble sa mère, qui comble le manque de sa mère. « Je suis comblée » disent parfois les mères qui viennent d’accoucher tout comme d’ailleurs souvent les amants qui viennent de se rencontrer.
Il nous faut entendre ce premier temps de l’Œdipe, comme l’assujettissement du désir de l’enfant au désir de la mère. Sans ce rapport d’aliénation, il n’y aurait pas d’amour à venir possible.

II – Deuxième moment de l’Œdipe
La médiation paternelle joue un rôle prépondérant dans le rapport d’aliénation entre l’enfant et sa mère. Elle instaure le manque comme élément fondateur de l ‘amour. Si je ne manque de personne et de rien, je suis bien incapable d’aimer. « Tu m’as manqué » se disent l’enfant et ses parents, les amants qui se retrouvent, les amis qui se revoient. Ce qui fait du manque le point d’appui essentiel de toute relation d’amour. Il n’y a de  rencontre aimante possible que pour celui qui a été accompagné enfant à traverser les deux étapes qui conduisent à faire du manque ce fondement de la vie psychique,. A savoir la privation et la frustration.

La privation
C’est en privant la mère de son enfant que le père est médiateur. Et non pas, comme nous l’entendons trop souvent, en privant l’enfant de sa mère. Le père n’est père que de priver sa femme du désir qu’elle a de l’enfant. Autrement dit, c’est en étant homme face à sa femme qu’il devient père. Qu’est-ce que c’est que d’être homme face à sa femme ? C’est lui parler. Être père, c’est d’abord et avant tout parler à sa femme. Lui parler d’elle, de leur enfant, de lui. Ce n’est qu’à cette condition, rencontrer une mère qui sera privée de lui parce un autre qui s’adresse à elle, que l’enfant va pouvoir sortir de sa position d’objet. L’enfant découvre non pas que sa mère lui est interdite, mais que lui, lui est interdit. Il entrevoit ainsi inconsciemment, invisiblement, qu’il n’est pas celui qui la comble. C’est lorsqu’il est dans une confusion telle, fixé lui-même dans une position d’enfant d’être tout pour sa mère et donc dans l’incapacité de parler à sa femme, que le père croit trop souvent devoir priver l’enfant. Il tente de le priver de sa mère ou de toutes choses, croyant ainsi asseoir son autorité. Lorsque la privation par abus de pouvoir s’adresse à l’enfant, ce dernier reste figé dans un manque qui devient réel. Il lui manque « pour de vrai » la parole de sa mère portée par la parole du père. C’est alors qu’il est précipité dans le morcellement de lui-même, non ordonnancé par une parole qui ne lui est pas adressée, plutôt que d’être l’enfant entier d’une mère privée de lui. L’enfant en reste à la privation, atteint dans son désir, souffrant du manque réel de l’absence d’une parole entre son père et sa mère qui ne vient pas le défaire symboliquement de sa position d’objet.

La frustration
C’est parce que sa mère est privée de lui que l’enfant éprouve la frustration. Il n’est pas tout pour sa mère et elle peut être heureuse sans lui. Pourtant il a besoin d’elle. La frustration est le conflit dans lequel met cette contradiction : « J’ai besoin d’elle mais je ne suis pas tout pour elle ». C’est de cette épreuve, véritable, dont l’enfant a à être consolé. Toute frustration appelle la consolation. Consoler un enfant, c’est ne pas le laisser seul avec lui-même. C’est prendre le temps de lui dire au revoir lorsqu’on se quitte pour la journée ou la nuit,  c’est revenir sur le pourquoi nous l’avons grondé, afin de l’accompagner et de le retrouver dans la solitude de existence. Mais c’est également rester près de lui lors de ses terreurs nocturnes ou lorsqu’il est malade, le soutenir dans sa plainte ou le « chouinement » de sa fatigue ou encore le prendre dans ses bras lorsqu’il est en colère. Parce que non consolé, l’enfant court le risque de se trouver conforté dans un imaginaire d’une mère qui ne voudrait pas de lui plutôt que d’être consolé de la frustration qu’il n’est pas tout pour elle. Consolé d’une mère qui n’est pas comme il la veut, toute à lui. Non consolé, il a de grandes chances de se débattre, parfois jusque tard dans la vie adulte, dans une revendication permanente, persuadé que l’autre possède quelque chose qu’il ne veut pas lui donner.

III – Troisième moment :  La castration ou la parole qui parle
Ces deux moments de l’Œdipe sont le préalable indispensable par lequel l’enfant doit passer pour accéder à la parole qui parle. C’est cela la castration. C’est offrir à l’enfant la possibilité d’accéder à la parole en lui. Sans cela, la problématique Œdipienne restera sans cesse d’actualité, non résolue pour l’enfant devenu adulte en se rejouant dans toutes ses relations. Notamment avec une force particulière dans ses relations amoureuses. Relations amoureuses qui se caractérisent par la répétition d’excitation et de lassitude, d’élan et de retrait, d’attente et de déception où seule la fascination de la première fois tient en éveil. Alors, l’arrivée dans le couple d’un enfant, d’un ami proche ou d’un amant, d’une amie ou d’une maîtresse, deviennent situation tragique, insoluble. L’incompréhension est de mise, le couple se déchire, la déception ressentie est attribuée à l’autre que chacun cherche en vain à retrouver comme avant. Il devient impossible de se parler et chacun se débat comme il peut. L’un ou l’autre se trouve happé par une relation nouvelle, intense, sensationnelle, se persuadant qu’il aime pour la première fois. Toute violence ne trouve son origine que dans le déni de cette dimension tierce, « autre ». Lorsque l’incursion tierce fait irruption, la réalité parait insoutenable. Le mari trompé précipité dans une jalousie maladive, la femme abandonnée enfermée dans la plainte, les mots qui deviennent des poignards, les coups qui se retiennent puis se donnent. Chacun est enlisé dans une relation duelle, imaginaire qui réactive sans cesse la relation inconsciente avec la mère qui en reste d’autant plus omniprésente. « Mais moi je l’aime » me disait sur un ton pathétique une femme dont la relation avec son mari commençait à battre de l’aile. « Mais moi je l’aime » dans une crispation qui était le signe d’une impossibilité à revenir en elle-même. Elle ne pouvait parler la contradiction des affects ressentis, l’ambivalence du lien, la blessure de la déception, la culpabilité éprouvante, la réminiscence du passé. Et son mari, prisonnier de son propre orgueil, ne pouvait lui parler des raisons de la distance qui s’installait entre eux.

Il n’y a d’amour véritable que celui qui parle. « Au commencement était le verbe ». La psychanalyse serait bien prétentieuse de renier cette première phrase de l’Évangile de Jean. Car ce qu’il y a de plus douloureux pour chacun dans le couple, c’est bien de ne pas pouvoir se parler. Et la névrose, qui est le propre de la condition humaine, tend deux piège à l’amour.
Le premier de ces pièges est la confusion entre langage et parole et le deuxième la fascination de la sensation.
Le langage n’est pas la parole. Il n’en est que le support symbolique. Le langage ne fait que signifier la parole. « Je brûle du désir de te retrouver » ne veut pas dire que mon corps prend feu. Pourtant dire cela, pour peu que ces quelques mots soient véritablement adressés à l’autre, parle à chacun. Parler à quelqu’un sans s’adresser à lui, dénature le discours de la parole qui l’habite. Le langage devient outil de persuasion ou évitement de la parole et les mots des objets dénaturés d’affects. L’objet lui-même est ramené à son banal statut d’objet, n’ayant plus aucune signification symbolique.  Pour le pragmatique, le langage ne dit rien d’autre que ce qu’il énonce. « Je brûle du désir de te retrouver »  ne voudrait dire pour lui qu’un amas de chair en feu. L’attachement  à la sensation ne dit rien de l’amour. Il  n’ouvre pas à la parole. La recherche incessante de sensations, souvent intenses, conduit dans  le cercle infernal d’une rencontre qui ne parle pas. L’éternel amoureux en sait quelque chose. Dès l’intensité des sensations et des sentiments retombée, il ne supporte pas l’ennui et part chercher ailleurs la nouveauté. Peu importe d’ailleurs qui il trouve ou ce qu’il trouve. Seule compte cette intensité qu’il se persuade éprouver pour la première fois. Comme à chaque fois, c’est la première fois. L’amant répète et répète encore sans savoir que c’est la parole en lui qu’il cherche. Et s’il ne rencontre personne qui lui parle, sa recherche est vaine et il reste attaché à la sensation qui le maintient dans un imaginaire que c’est toujours mieux ailleurs.
Aimer, être aimé, c’est grandir dans une relation qui parle. Faute de quoi l’enfant du couple se lie et s’identifie à ce qu’il peut, à ce qu’il trouve. A la dépression d’une mère, la colère d’un père, le décès d’une sœur, la réussite d’un frère, le départ sans adresse d’un oncle. Et s’il n’y a personne, mort ou vivant, qui puisse répondre à cette nécessité d’une liaison de sentiments, restent les animaux ou les objets. Le chien ou le chat de la maison chez l’enfant qui ne peut parler sans aboyer ou miauler et qui recherche sans cesse une main sans présence pour le caresser. Je me souviens également d’un garçon de 8 ans qui, dans un service hospitalier, se prenait pour un tracteur. Il n’était possible de lui parler qu’en termes de stationnement, de clignotant, de moteur et de durite. Il ne jouait pas à conduire un tracteur. Il était le tracteur et ne se déplaçait que dans un vrombissement bruyant. Comme l’est souvent la voiture, nous nous confondons avec elle –j’ai crevé, mon réservoir est vide, je suis en panne, voire même parfois je me suis fais rentrer dedans par derrière- aujourd’hui il apparaît que l’ordinateur remplit avec une perfection déroutante, parfois même fascinante, la fonction d’identification à l’objet. Et nous utilisons, pour être sûrs d’être compris, des expressions telles que : « je n’ai pas imprimé, point barre, copié-collé » sans parler de nos enfants qui doivent avoir l’esprit synthétique, saisir les mots clés et être pragmatiques avant même d’être poètes. La vérité pragmatique prend la place de la vérité qui se révèle. Ainsi l’amour ne cesse d’être mis à mal. Qui aujourd’hui ne fonctionne pas comme une machine et n’a pas la pensée « formatée » comme un ordinateur est catalogué inadapté, retardé, handicapé.

C’est lorsque la relation entre ses parents parle en vérité (il ne serait pas possible ici de définir ce que veut dire « parler en vérité » mais chacun de nous, dans son for intérieur, sait ce que c’est que de parler en vérité), que l’enfant se reconnaît « être parlant ». C’est pourquoi nous pouvons dire qu’il n’y a de relation d’amour, au vrai sens du terme, que parlante. Pour le psychanalyste, parler à un enfant nouveau-né est le prototype de toute relation d’amour. Le nouveau-né ne conjugue pas le verbe. Il est le verbe me risquerais-je à dire. Pour qu’il apprenne à le conjuguer, il lui faut pouvoir s’identifier à l’autre. S’identifier, c’est se reconnaître en l’autre. C’est se reconnaître en celui qui nous parle.  L’enfant s’attachera alors non pas à ce qu’il sent, à ce qu’il voit, à ce qu’il entend, à ce qu’il imagine –être objet de sa mère- mais à celui qui lui parle tout en découvrant ce qui parle en lui. Ainsi et seulement, il deviendra humain, c’est à dire capable d’aimer.

Jean-Marie Quéré

Théories éducatives : que croire ?

15 avril 2014
Avant de recevoir les questions de l’assemblée, j’ai proposé quatre méditations simples autour de la position de parents. Méditations, non pas à partir d’une réflexion théorique approfondie, encore moins dans une visée de définir ce que serait un bon comportement de parents, mais simplement guidées par une association de pensées. Le but de ces méditations étant de faciliter les questions et le temps d’échange avec les participants.
Je n’ai ainsi pas répondu directement à la question « que croire ? », mais plutôt invité les participants à se poser la question :  » qu’est-ce que j’en pense ? »
Le travail d’écriture, lorsqu’il s’agit de lire un texte pour une conférence n’est pas le même que lorsqu’il s’agit de l’offrir à la lecture. J’ai gardé ici la forme du texte de conférence avec les limites qu’il pose à la lecture.

Conférence dans le cadre du CCASS de Saint-Genis-les-Ollières en avril 2014

Première méditation : de l’imaginaire à la réalité
Se retrouver engagés dans une relation de parents n’est jamais simple.
À double titre.
– Tout enfant, quel qu’il soit, à un moment donné ou à un autre, ne se conforme pas à ce que nous avions imaginé ou souhaité : il pleure, il tombe malade au mauvais moment, il désobéit, il ne veut pas aller se coucher, il est en échec scolaire, il rentre plus tard que l’heure autorisée ou encore il est insolent.
Comment faire et que faire ? Quelle attitude adoptons-nous alors en tant que parents ? Nous fâchons-nous ? Punissons-nous ? Démissionnons-nous ? Déprimons-nous même parfois ?
Mais aussi, quelles conséquences cela a-t-il sur la vie de couple ? Quels effets cela produit-il ?
– Avoir un enfant, c’est passer du statut d’amants, de mari et femme, à celui de parents. À devenir parents, nous découvrons l’autre bien autrement que ce que nous croyions le connaitre tout autant qu’il nous découvre comme il ne nous connaissait pas. Une impossible rencontre avec l’autre voit le jour. C’est un tout autre rapport que celui de la séduction et de la vie amoureuse qui se met en place. Être parent,  c’est d’abord et avant tout inscrire le couple dans une relation de parole.

Deuxième méditation : débusquer la relation de cause à effet
Penser en terme de relation de cause à effet est le pire des pièges.  « C’est parce que ma mère ne m’a pas aimé, ou trop aimé, que je n’arrive pas à être heureux aujourd’hui » ou bien encore « c’est parce que mon père était absent et n’exprimait aucune tendresse que je ne sais pas exprimer mes sentiments et que je suis si timide » sont, entre autres exemples, des raisonnement de cause à effet qui empêchent de penser.
Il n’y a de compréhension véritable que celle qui naît d’une libre association de pensées. C’est pourquoi nous saisissons les choses, plus que nous les comprenons d’ailleurs, dans des moments où notre pensée vaque. Au volant de la voiture, au moment de s’endormir, en se  réveillant, ou encore sur les toilettes. L’inconscient a ceci de particulier qu’il nous parle que si nous le laissons parler à notre intériorité. Cette voix intérieure nous parle sans que nous le voulions ou sans que nous le décidions. A nous de la laisser nous parler.
D’où l’importance du « repensé » : « Tu sais j’ai repensé à ce que s’est passé hier et je me suis dit…. ». Le « repensé » est le fruit d’une réflexion profonde qui se fait en nous malgré nous. Il faut dire et redire à quel point le « repensé » est fondamental.
La relation de cause à effet, qui s’appuie sur le pragmatisme logique, empêche de penser.

Troisième méditation : l’objectivation du discours contourne la vérité subjective
Qu’est-ce qu’objectiver un discours ? C’est en faire un objet détaché de celui qui le dit et de celui qui l’entend. Il nous arrive, lorsque nous n’écoutons pas vraiment celui qui nous parle, d’être capable de répéter ce qu’il a dit au mot près. Nous redisons les mots, nous les présentons à l’autre comme s’ils étaient des objets, des choses.
Les conflits de couple nous apprennent beaucoup sur cette question : « Tu m’as dit tel mot et tel autre ! C’est ça que tu m’as dit »… « Oui, c’est  sans doute ce que j’ai dit parce que je n’ai pas d’autre moyen pour dire ce que je cherche à te dire, mais j’aimerais bien que tu entendes autre chose que les mots pour les mots. Car si tu continues à me prendre au mot, nous risquons de ne plus nous entendre ».
Il existe une satisfaction opératoire cérébrale au même titre qu’il existe une satisfaction opératoire dans la manipulation des objets. Nous pouvons manipuler les mots comme nous manipulons les objets tels que des clés ou un téléphone portable. En psychanalyse, cette satisfaction opératoire nous l’appelons jouissance. Jouissance pas en tant que recherche de plaisir, le plaisir ne se cherche pas il se rencontre, mais en tant qu’empêchement de la pensée. C’est pourquoi certaines personnes se retrouvent dépendantes de la jouissance. Non qu’elles la recherchent pour jouir mais pour ne pas penser. C’est une des difficultés majeures des personnes dépendantes à la drogue et à l’alcool. Il nous arrive de les entendre dire qu’elles ne veulent pas penser.
Lorsque Françoise Dolto a invité les parents à tout dire aux enfants, elle s’est rendue compte qu’elle avait été prise au mot, justement. Certains parents se sont mis à tout dire à leur enfant. Elle a alors corrigé son injonction en invitation à « parler vrai ». Il y a bien sûr une grande différence entre tout dire et parler vrai. Françoise Dolto n’était pas dans le jugement. C’est peut être ce qui a fait dire qu’elle était trop libérale dans l’éducation. Elle était dans la parole.
L’expression « parler vrai » convoque à une position purement subjective.  Parler vrai renvoie à l’intime en soi. Parler vrai correspond à une réalité intime, toute intérieure qui est de l’ordre de la  vérité subjective plus  que de la description objective.

Quatrième méditation : être parent c’est parler de l’enfant que nous avons été
Tout enfant a besoin de temps, plusieurs années, pour découvrir que son père, sa mère, ont aussi été des enfants. Et aussi que ses grands-parents sont les parents de ses parents.
C’est de garder présent en soi le regard que nous avions enfant qui nous permet de parler à nos enfants et d’être entendu par eux. Reconnaitre que nous avons aussi eu peur, que nous nous sommes aussi sentis seuls ou encore que nous ne nous sommes pas sentis protégés. Et qu’il était difficile, voire impossible, d’en parler. Ou même de le penser.
Comment se fait-il que n’arrivons pas à rejoindre nos enfants, là même où nous avons souffert de ne pas être rejoints par nos parents ?

Jean-Marie Quéré

L’art d’être grand-père

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société
S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :
— Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet. Continuer la lecture